L'expédition utilise des canoës

Coup d'oeil dans le rétro #14 - La Croisière Blanche Partie 4

La fin du rêve 


Pour soulager les chevaux, on se débarrasse de centaines de rouleaux de cartouches et Charles qui adore sa carabine, ordonne qu’elles soient tirées en l’air plutôt qu’abandonnées dans la nature. Il est désormais nécessaire de prendre une journée de repos tous les quatre jours et quelquefois, on dépose sur le trajet une partie des bagages qu’on retourne récupérer. Et bien souvent, épuisés, les cavaliers en abandonnent sciemment une partie. On atteint le défilé des Caribous, à 1927 m d’altitude ce qui représente le point culminant de l’expédition. Swannell et Crosby, zélés, continuent de filmer le passage de la caravane. 
On atteint le 30 Août 1934 une vallée marécageuse traversée de ruisseaux. Une pouliche, affolée,  s’enlise et il faut se résoudre à l’abandonner à son triste sort après des heures de tentatives pour l’extraire de la boue glaciale. La région est sauvage et inondée de cascades dévalant les flancs des montagnes. 
Le convoi s’étend désormais sur plusieurs kilomètres. Lamarque a disposé des banderoles qui guident les cavaliers. La piste est incommode et la nourriture pour les chevaux se fait rare. La forêt avec ses sapins couchés porte les stigmates des violentes avalanches hivernales. Les chevaux se blessent ; l’un deux, épuisé, chute dans un ravin en se brisant la hanche et il faut l’abattre. Désormais, la région traversée n’a jamais été cartographiée excepté les grands lacs et les principales montagnes. Alors Bedaux et le géographe Swannell baptisent les lieux : un lac aux eaux de cristal bleu prend le nom de l’épouse de Charles, Fern ; un des monts les plus importants est baptisé Bedaux ainsi que le col voisin ; la seconde montagne devient le mont Crosby. 
En descendant vers la Finlay les pâturages se font plus nombreux et les chevaux peuvent se repaître et se reposer toute une journée. Charles qui n’a pas perdu le sens de la fête, ouvre deux caisses de champagne. Le camp est aussitôt baptisé le camp Mumm et inscrit sur la carte en tant que tel. 

Chevaux dans les pâturages
Chevaux dans les pâturages 2


Le 13 Septembre, on atteint enfin le poste de Whitewater, avant dernière étape de l’expédition qui accuse 30 jours de retard sur son planning initial. C’est un simple campement avec des baraques en bois sur la rive de la rivière, où se mêlent Indiens, trappeurs et colons. L’expédition comporte 40 personnes qui vont s’entasser où elles peuvent pour la nuit. On attend un signe de Lamarque qui devait indiquer le trajet à suivre. Mais son télégramme s’est perdu. Une tempête de neige vient compliquer le tout et surtout annoncer la fin de l’automne. 
Après quatre jours d’attente, Charles prend la décision de monter une équipe d’éclaireurs, 7 hommes qui prennent 40 jours de provisions et quinze chevaux. Lassé d’attendre des nouvelles de Lamarque qui ne donne aucun signe de vie, il décide de partir à son tour. On attaque la vallée de la Finlay par le nord-ouest recouverte d’une bonne couche de neige gênant la progression des chevaux. Le soir, au campement, les cow-boys alertent Charles sur l’état des sabots des chevaux qui commencent à s’infecter avec l’humidité et les longs trajets. Le moral des troupes fatiguées est en berne, la neige ne cesse de tomber désormais, les températures ne montent plus au-dessus de 0 et l’humidité envahit tout sans que l’on ait les moyens de s’en protéger. Les nuits sont difficiles dans un confort rudimentaire qui ne permet pas un repos suffisamment compensatoire de la fatigue des longues journées de marche. Malgré des conditions rudes et épuisantes, l’objectif d’atteindre Telegraph Creek en trois semaines est maintenu. La région n’est quasiment pas cartographiée ; aussi Bedaux baptise une première petite montagne du nom de son mécanicien, Balourdet, une autre recevra le prénom de la femme de chambre des Bedaux, Josephina en remerciement de sa bonne humeur et de son dévouement. Et le sommet d’un petit massif se verra honoré ainsi que la rivière coulant à ses pieds du nom de Mont Citroën et Citroën Creek. 
Une violente tempête de neige surprend le convoi le 22 Septembre, le contraignant à s’immobiliser. Au réveil, toute la nature est recouverte d’une épaisse couche de neige dissimulant désormais marécages et ruisseaux dans lesquels tombent les chevaux. Chaque jour il faut en abattre en raison des blessures occasionnées par leur chute ou l’empoisonnement qui gagne leurs sabots infectés.

Josephina, la femme de chambre des Bedaux
Montagne


Toutes les recherches pour retrouver les balises de Lamarque se révèlent vaines. Cela n’est pas pour améliorer l’humeur de Charles qui est de plus en plus irritable. Persévérer à l’aveugle en risquant d’être immobilisés par le froid et la neige est suicidaire. Aussi le 26 Septembre, Bedaux décide d’abandonner, de couper court à la dernière étape au grand dam des cow-boys qui perdent ainsi la prime promise en cas de réussite. On rebrousse chemin pour rejoindre Whitewater. 
On continue de filmer, les chevaux malades et épuisés, les hommes maussades à l’idée de cet abandon. Le 3 Octobre 1934, Lamarque rejoint enfin l’expédition et Charles qui ne l’avait jamais rencontré fait sa connaissance. Lui aussi perd sa prime promise par contrat en cas de réussite de la Croisière : et c’est mal récompenser un homme parti depuis 5 mois, abattant un travail de reconnaissance remarquable à travers montagnes et forêts. Et même si le trajet restant peut être parcouru en 3 semaines, l’hiver est déjà bien trop installé pour prendre le risque de l’affronter dans ces conditions précaires. 
Le 6 Octobre, on atteint Whitewater : ainsi 635 km dont 233 à cheval en 54 jours ont été parcourus. 
Craignant une mutinerie, pour calmer les esprits des cow-boys mécontents, Charles distribue vêtements, nourriture, fusils, canoë, ustensiles de cuisine, tout le matériel désormais inutile ce qui permet de compenser la prime perdue. Le restant est chargé sur de grandes barques propulsées par un moteur hors-bord. Les 30 chevaux qui ont résisté aux intempéries et aux vicissitudes du trajet sont abandonnés dans un pâturage pour l’hiver où la plupart d’ailleurs mourront de froid et de faim. Trois cents kilomètres sont alors parcourus sur la rivière ; à chaque halte, on monte le camp sur les berges et on continue de filmer la descente des bateaux sur une rivière au cours rapide et tumultueux contraignant parfois les passagers débarqués par prudence à poursuivre le trajet à pied. Parfois même il sera nécessaire de transférer tout le monde, bateaux compris, en camions pour franchir des défilés jugés dangereux. On rejoint Pouce Coupe et le confort du Hart Hôtel avant de prendre le train pour Edmonton où on arrive en fin d’après-midi.
Journalistes et photographes avertis de l’arrivée de l’expédition sont nombreux à accueillir Charles et ses compagnons d’infortune. Evidemment il est hors de question de reconnaître un quelconque échec. Le milliardaire se vante alors  sans scrupule d’une réussite sans faille, avant de rejoindre New York où il oublie vite la Croisière blanche pour se livrer à ses occupations d’homme d’affaires. 

Canoë


A Paris, personne ne parle de l’expédition mais des problèmes financiers que connaît la plus grande entreprise française, qui fait vivre 20000 familles et qui rapporte des millions à l’Etat français : la société Citroën. En effet, un de ses plus petits créanciers, fournisseur de volants,  assigne le géant en justice pour défaut de règlement. Ni l’Etat ni les banques ne viennent en aide à André Citroën qui ne peut plus honorer ses échéances. La famille Michelin prend le contrôle le 12 Janvier 1935 en demandant à André de ne plus se présenter quai de Javel. A cinquante-sept ans, le plus brillant des industriels français de l'automobile, l'inventeur de la Traction Avant et de la carrosserie Tout-Acier, le publicitaire de génie qui, dix ans plus tôt, a fait illuminer la tour Eiffel, est contraint, de quitter l'entreprise qu'il a créée en 1919. Il ne s'en remettra pas : atteint d'un cancer, il est hospitalisé un mois plus tard et meurt le 3 juillet 1935.

André Citröen


La Compagnie sous l’égide du Responsable du service publicités, Marcel Masson, réclame alors à Charles une copie du film tourné pendant l’expédition conformément au contrat signé entre les deux parties. Si les photographies ont été confiées à un studio pour être traitées de manière à illustrer les dangers affrontés, il n’en est rien des images tournées. Charles s’en sort avec une pirouette affirmant à Citroën qu’il doute que la firme soit heureuse de divulguer au grand public les failles de ses automobiles qui n’ont pas tenu le choc … Le film ne sera jamais projeté.
En effet Bedaux est tout investi sur son prochain voyage au Tibet et surtout à la création de nouvelles filiales en Europe. C’est ainsi que le conseiller personnel d’Hitler fait appel à lui en le nommant chef des opérations commerciales d’IG Farben géant de l’industrie chimique allemande. Charles crée ainsi une seconde société en Allemagne et s’investit personnellement sur ce marché. Et c’est lui qui proposera au duc de Windsor dont il est proche de se rendre à Berlin où il fut, lui et son épouse accueillis de façon triomphale. 

Les Windsor et Hitler
Les Bedaux et les Windsor


Critiqué par la presse en raison de ses accointances avec un régime qui commence à poser questions, Charles se voit contraint d’abandonner la présidence de sa société américaine. Arrêté en Afrique du Nord par les forces américaines alors qu’il essayait de mettre sur pied un projet de pipeline permettant d’apporter de l’eau en Afrique, projet mené conjointement par Berlin et par Vichy, il se suicide en prison le 18 Janvier 1944, ne supportant sans doute pas l’opprobre d’un procès pour trahison. 

Avenue Charles Bedaux


Ironie du sort, le président Franklin Roosevelt décidant de constituer une défense de la côte Pacifique du Canada, au lendemain de la bataille de Pearl Harbor décida d’un tracé de route rejoignant l’Alaska et les Etats-Unis pour permettre aux troupes américaines de se rendre dans cette région du monde. Et sept ans après la Croisière Blanche, les collaborateurs de Charles Bedaux arpentèrent à nouveau forêts et marécages pour dessiner le trajet de la route menant de Edmonton à Fairbanks, projet qui avait agité en son temps l’esprit fertile d’un milliardaire franco-américain déchu, mais lui aussi un peu visionnaire. 

Article écrit par Marie-Catherine Ligny


Crédit image: Archives Patrimoniales PSA Peugeot Citroën, Hudson's Hope Museum Archives, British Columbia Archives

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