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Coup d'oeil dans le rétro #4 - La Croisière Jaune Partie IV

Coup d'oeil dans le rétro #4 - La Croisière Jaune Partie IV

Comment le groupe Chine se dépêtra de la tyrannie d’un petit gouverneur chinois.

A l’issue de la traversée du Gobi noir, et malgré l’intense soulagement éprouvé par le groupe Chine d’avoir réussi à traverser cette zone, celui-ci doit bien se rendre à l’évidence : il  ne dispose pas assez d’essence pour rejoindre le prochain point de ravitaillement. L’extrême chaleur a causé une perte importante du carburant chargé dans les véhicules.  Le 7 Juin, Victor Point décide alors de laisser la direction du groupe à Charles Brull, ingénieur et directeur des laboratoires Citroën qui fait office de second. Accompagné d’un véhicule léger, d’un camion et des deux savants chinois qui ne le quittent pas d’une semelle, il décide de se diriger vers le premier ravitaillement à Sou-Tcheou. Le groupe néanmoins continuerait sa progression jusqu’à épuisement des ressources, afin de perdre le moins de temps possible en attendant les 2000 litres nécessaires à la poursuite du trajet. 

Après quelques jours de piste, Point croisa une centaine de cavaliers armés, vêtus d’uniformes chinois. Ceux-ci, sans doute effrayés par la fausse déclaration de la présence dans le convoi de deux mitrailleuses et d’un petit canon, se contentèrent d’emprunter un revolver et un couteau.  L’expédition n’alla pas très loin au demeurant et fut stoppée le 11 Juin à 150 km du lieu de ravitaillement. Heureusement, Point arrivait avec le carburant espéré. Mais une nouvelle inquiétante l’informa que le gouverneur du Xinjiang trouvait étonnant qu’une délégation de Nankin à savoir les pseudo savants chinois dont Pékin les avait flanqués,  se trouvât à la tête de l’expédition française. Ce qui laissait présager une certain nombre de difficultés à venir pour le moins diplomatiques. 

Cavaliers

L’arrivée à Sou-Tcheou le 15 Juin 1931 marqua la fin de la traversée du désert de Gobi, un des points de passage obligés de la route de la soie.
Malheureusement, la ville était en proie à des troubles politiques et avaient changé de main en raison d’une affaire de famille et de rivalité supposée entre deux cousins dans un véritable imbroglio politique qui rendait désormais tout trajet peu sûr, ce qui ne manqua pas de se produire. A l’annonce de l’arrivée du convoi, le général Ma Pou-Fan, le nouveau gouverneur local vint visiter les voitures, interdit immédiatement le départ, exigea qu’on démonte l’antenne TSF, confisquant les passeports dans la foulée. 

Mais le gouverneur général prévenu par dépêche de cet arrêt inopiné fit le nécessaire pour que l’expédition puisse reprendre son chemin. Il était clair pour Point que celle-ci devrait désormais emprunter un autre itinéraire que la route principale qui lui avait été interdite, malheureusement éloigné des points de ravitaillement prévus, et se rendre à Tourfan à savoir 1100 km ce qui représentait pour 9 voitures, 10 000 litres d’essence. Comme il l’avait prévu, Point obtint l’autorisation de départ mais dans un premier temps seulement car l’autorisation fut supprimée dès le lendemain. 
Il apprend alors qu’il doit ce revirement aux trois savants chinois que l’expédition doit supporter dans ses rangs depuis le début. Ils prétextent auprès du gouverneur que les Français ne respectent pas le contrat initial qui prévoyait de leur accorder toutes prérogatives sur les communications et les images de l’expédition. 

Après avoir reconnu s’être servi du gouverneur pour stopper celle-ci, ils acceptent de revenir sur leurs déclarations à la condition que Point rédige un nouveau contrat dans lequel ils exigent que Charles Brull prenne la direction du groupe Chine, qu’ils aient la main sur toutes les communications émises et reçues, que dans le cas où l’entrée en Xinjiang, la prochaine province à traverser leur soit refusée, toute l’expédition soit solidaire et n’entre pas sur le territoire. 

Victor Point, dont le seul objectif était de maintenir la progression du groupe, accepta immédiatement de perdre son commandement au nom de la réussite de l’entreprise. Et l’expédition put reprendre la route en direction de Khami, la ville sainte du Kurdistan chinois, vingt-quatre heures avant qu’une nouvelle interdiction de départ et un renvoi immédiat vers Pékin avec confiscation des passeports ne parviennent au gouverneur … désormais impuissant à faire exécuter ces directives à un convoi qui se trouvait désormais en plein désert. 
Cinq jours pour franchir 400 km et atteindre la frontière du Xinjiang. Et croiser une caravane chargée de caisses estampillées Citroën, 71 chameaux transportant 138 caisses de pièces détachées, d’huile de moteur et de vivres en route pour Khami. Les abords de la ville furent atteints le 28 Juin 1931 : un village abandonné en proie aux flammes tandis que l’on entendait distinctement au loin le crépitement des mitrailleuses et du canon. Dans l’ignorance de l’identité des combattants, on retira rapidement des voitures les pavillons chinois. Sprecht, le cinéaste,  installa sa caméra sur le toit de sa voiture. La colonne se retrouva alors devant un champ de bataille où s’affrontait à vue d’œil un bon millier de cavaliers. L’arrivée d’une cohorte de véhicules motorisés créa une stupéfaction telle qu’elle fit cesser les combats, les adversaires musulmans prenant les voitures pour des blindés envoyés en renfort par les Chinois. Un des combattants s’adressa à l’expédition en l’invitant à le suivre, lui permettant ainsi d’arriver miraculeusement à Khami sans encombre. 

Xinjiang 1Xinjiang 2

Mais là, les difficultés reprennent de plus belle. 
On exige alors que l’expédition se dirige sur Ouroumtsi et non plus sur Kachgar où doit avoir lieu la jonction des deux groupes, de passer aux arrêts les membres chinois, et de rester sur place en attendant les conclusions de l’enquête. Le convoi reprend alors sa route et à la bifurcation des voies, Point décide de suivre la voie menant à Kachgar, allant ainsi à l’encontre des directives données au départ de Khami. Le 5 Juillet, le groupe fait halte à Tourfan, Kachgar n’étant plus qu’à 1300 km, à savoir deux semaines de route si tout se passe bien. 

Tourfan

A son arrivée, Point reçoit un télégramme lui intimant l’ordre de rejoindre Ouroumtsi avec tout son groupe. Ce qu’il refuse. Il décide néanmoins de s’y rendre en camion lui-même, accompagné des trois leaders de la délégation chinoise, laissant le commandement à Charles Brull, lui intimant l’ordre de ne se rendre à Ouroumtsi sous aucun prétexte. 
Une semaine s’écoula sous une chaleur accablante. La consommation brutale de melons et de fruits malmena les intestins des équipages qui furent atteints de dysenteries graves. Le sous-préfet rendit visite au groupe et après avoir trinqué au 14 Juillet français, sortit de sa poche deux télégrammes exigeant le contrôle des passeports, la saisie des armes et le départ pour Ouroumtsi. Ce qu’on reprochait aux Français ? D’avoir filmé des scènes de bataille « mettant en danger la dignité nationale ». Le mécanicien Chaumet qui avait accompagné Point arrive en camion et remet alors à Brull un pli confidentiel de Point demandant au groupe Chine de se rendre à Ouroumtsi avec l’ordre absolu de ne pas rentrer dans la ville et de rester dans ses faubourgs. 
Point avait été retenu sous l’ordre du maréchal-président du Xinjiang et désespéré de voir la situation s’enliser avait fait parvenir ce pli à Brull. 

Ouroumtsi

A l’arrivée dans les faubourgs de la ville, un cavalier se dirigea droit vers le convoi : c’était Point lui faisant rebrousser chemin et le menant vers un campement extra-muros, ordonnant aussitôt de retirer les bandages et de démonter les trains porteurs des voitures de manière à ce que celles-ci ne puissent plus être réquisitionnées. Les véhicules reposaient sur leurs essieux lorsqu’une compagnie de fantassins chinois accompagnée d’officiels se présenta. Fort heureusement, les deux mécaniciens russes diligentés pour remonter les bandages se déclarèrent incompétents … devant la technicité de l’opération. 
Et c’est ainsi que le groupe Chine se retrouva encerclé d’une garde armée importante, propre à décourager toute velléité de départ. 
Les autorisations de passage avaient pourtant bien été délivrées par King, le Maréchal-président de la province,  reliquat de ce qu’avait été l’empire colonial chinois qui comprenait le Tibet, l’Indochine et la Birmanie, peuplé de 14 ethnies différentes compliquées à gérer. 

King

Le Maréchal, malgré sa méfiance des expéditions étrangères sur son territoire, avait bien compris la portée scientifique, et surtout commerciale de la Croisière Citroën et le profit qu’il pouvait en tirer. Et il est facile d’imaginer comment ces machines capables de franchir des dunes de sable, de transporter un matériel lourd à travers le désert de Gobi, pouvaient lui ouvrir de nouvelles perspectives susceptibles d’améliorer les communications sur un territoire grand comme deux fois la France et de se libérer du joug économique de la Russie. Ainsi il avait assuré Haardt en 1929 de son appui et de sa collaboration. Mais la présence d’une délégation chinoise, comprenant non pas des savants comme annoncé mais de hauts personnages politiques susceptibles de se livrer à une tournée d’inspection, imposés par Pékin à l’expédition, avait changé la donne. Il avait bien essayé d’ajourner le départ avec un télégramme informant les Français de rébellions musulmanes dans la région de Khami, de les détourner de leur itinéraire mais sans résultat. 
Voilà les raisons pour lesquelles il maintenait Victor Point et ses hommes prisonniers, n’ayant pas réussi à les faire entrer dans la capitale. Pour se dédouaner de leur présence, les Chinois déclarèrent au Maréchal King que les Français étaient entrés en contact avec les rebelles musulmans, ce qui était une réalité pour obtenir une protection salvatrice et dépasser les zones de combat, et qu’ainsi la France donnait la preuve de sa politique pro-islamique dans le dessein d’arracher le Xinjiang à la Chine et de l’ériger en Etat musulman indépendant !

Le Maréchal, l’expédition étant désormais sous son contrôle, eut tôt fait de signifier aux Chinois qu’il prenait en charge leur billet de retour pour les renvoyer là d’où ils venaient ! D’autre part, il est clair qu’il avait de sérieuses visées sur les véhicules à chenille qui se révéleraient des outils précieux à sa domination politique et armée. Celles-ci permettraient de contourner les lignes ennemies au Sud, région infranchissable en été même avec des chameaux. L’acquisition d’un poste de TSF lui permettrait en outre  de communiquer directement avec son Etat Major et de diriger personnellement les opérations. Faire prisonnier Point lui permettait d’espérer avoir la main mise sur le matériel. Mais celui-ci avait déjoué ses plans en prévenant Brull de rester à l’extérieur de la ville …
Il était néanmoins indispensable de prévenir le groupe Pamir du retard occasionné alors que les communications étaient interrompues depuis plus de trois semaines. Bien évidemment, de même que les passeports avaient été confisqués, il était interdit au groupe d’utiliser le poste radio. 
Impossible de le faire à l’insu des gardes présents : le dressage du mât de l’antenne et le bruit du moteur auraient aussitôt donné l’alarme. C’est alors que le Maréchal diligenta M. Tchen, commissaire aux Affaires Etrangères pour proposer un étrange marché : annonçant la confiscation définitive des passeports et l’ordre de reconduite à la frontière, il demandait aux Français que soient remises les voitures et la radio afin de les affecter à l’armée présidentielle. Ni plus, ni moins. 
Qu’on se rappelle que le Maréchal avait négocié son appui et son accord pour la traversée de son territoire, avec l’envoi de trois autochenilles et trois postes de télégraphie. Ce matériel était en revanche acheminé par Haardt. Victor refusa de remettre les véhicules et la radio, arguant que la mission Citroën se devait de rester d’une neutralité absolue vis-à-vis de la situation militaire en cours et proposait d’offrir un petit poste TSF portatif. King l’accepta. Seul un opérateur de l’expédition était capable de le régler avec le grand émetteur d’Ouroumtsi ce qui donna l’occasion rêvée d’envoyer un message à Haardt en passant par le bâtiment naval Régulus mouillé en mer de Chine, sous le prétexte de s’être trompé de longueur d’ondes. Mais si le dispositif permit de recevoir les messages du navire, en revanche, il fut impossible de communiquer en raison de la faiblesse du poste. 

Regulus

L’avenir de l’expédition est en jeu, il faut absolument établir une liaison radio sans que les Chinois ne s’en aperçoivent. Il se trouve que la voiture radio comporte deux compartiments distincts, la cabine du conducteur et des passagers et un compartiment dédié aux appareils de radio. Une paroi interne coulissante, inconnue des Chinois permet de faire communiquer les deux compartiments. Pour le bruit provoqué par l’alimentation électrique du poste, on décide de déplacer les deux génératrices sous l’essieu avant et de les alimenter à l’aide d’une courroie reliée à la poulie du ventilateur. On se propose d’organiser une soirée musicale, qui occupera les gardes et l’électricité indispensable au phonographe justifiera la mise en marche du moteur, qui couvrira le bruit des génératrices. Les oriflammes suspendues aux arbres pour l’occasion festive permettront en outre de dissimuler le fil de l’antenne. 
Comme convenu, alors que la fête bat son plein, l’opérateur radio se glisse dans le compartiment. Un système de ficelles permet de gérer les phases d’émission et de réception entre les différents opérateurs. Kervizic arrive à transmettre au Régulus le point sur la situation dramatique dans laquelle se trouve le groupe Chine, sur une chanson en vogue de Lucienne Boyer, « Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses tendres » ! 

Le 7 Août, une réponse parvint avec le même stratagème, annonçant que le gouvernement chinois autorisait la colonne à se rendre à Kachgar pour rejoindre le groupe Haardt, information transmise au Xinjiang par le gouvernement de Nankin. Mais le départ fut encore retardé par les hésitations du Maréchal à reconnaître le bon droit de l’expédition. 
Il aura donc fallu 43 jours après avoir lancé leur premier message radio, 43 jours de marchandages, de pourparlers, de démarches diplomatiques, de communications clandestines, avec les interventions de la légation de France en Chine, celle de Chine en France, du gouvernement français, du gouvernement de Nankin, celui de Moscou, pour que le Maréchal-gouverneur King, petit gouverneur de province, daigne laisser repartir le groupe Chine de la Mission Citroën Centre Asie. 
Victor Point accompagné de Chauvet et de Kervizic prenait le départ vers l’Est afin de répondre aux dernières exigences du gouverneur de communiquer avec sa ligne de front armée tandis que les autres partaient à la rencontre du groupe Haardt déjà entré au Xinjiang, et qu’un troisième groupe restait à Ouroumtsi. 

Chauvet

To be continued : "Comment le groupe Haardt vint à bout de l’Himalaya..."

Article écrit par Marie-Catherine Ligny 

Crédits photos : Archives patrimoniales PSA Citroën Communication - Collection Les Missions Louis Audouin - Dubreuil

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