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Coup d'oeil dans le rétro #5 - La Croisière Jaune Partie V

Coup d'oeil dans le rétro #5 - La Croisière Jaune Partie V

Comment le groupe Haardt vint à bout de l’Himalaya.

Laissons le groupe Chine et retrouvons Georges-Marie Haardt et son convoi que nous avons quitté le 12 Juillet aux pieds de l’Himalaya. 

Qu’on se rappelle que devant les difficultés prévisibles de cette traversée, le groupe s’est scindé en trois équipes de manière à se partager les  porteurs disponibles, les autochenilles devant être systématiquement déchargées et bien souvent démontées pour affronter les passes difficiles. Une opération de titan qui n’arrêtent pas la direction de l’expédition même si elle dispose de peu de visibilité sur le trajet recouvert d’éboulis, de blocs rocheux barrant la piste, de corniches et de virages contraignant les hommes à une progression lente, quelques mètres gagnés grâce à des heures d’effort. 

autochenille

Il s’agit de reconnaître les passages, d’évaluer les difficultés et de voir comment faire passer deux voitures et une cohorte d’hommes et d’ânes, de chevaux, certains virages au-dessus du gouffre et quasiment à angle droit exigeant de savantes manœuvres à bras ou à cric. Le passage des ponts, nombreux sur ce parcours accidenté ponctué de torrents descendant des sommets, se révèle périlleux. Les voitures pèsent deux tonnes et il est évident que les ouvrages n’aient jamais eu à supporter une telle charge. Les équipes sont accompagnées d’un ingénieur des Ponts et Chaussées hindou détaché par le Maharadjah du Cachemire qui se révèle bien incapable de se prononcer en la matière. Le plus souvent, les voitures sont tractées, vides de tout conducteur à l’aide de câbles afin d’épargner les vies humaines en cas de chute : 45 ponts à traverser où les hommes vont faire preuve d’ingéniosité, de dextérité mais aussi de courage lorsqu’il faut in extremis sauter au volant pour débloquer un véhicule coincé par le garde-fou. 

Pont

On est quasiment à 4000 mètres d’altitude dans les premières passes et la neige a laissé quelques traces à la saison estivale. Cent kilomètres en cinq jours sont parcourus avec le passage de sept ponts. Qu’on en juge : à chaque pont, les véhicules sont déchargés, on installe des points fixes sur le flanc opposé de l’abîme, on tracte l’autochenille avec des câbles, la direction assurée à distance avec des ficelles, on remballe, on recharge tandis que le convoi s’est trouvé ainsi immobilisé plusieurs heures… On déblaie les blocs rocheux qui obstruent les sentiers, un essieu de rechange est porté par quatre coolies tel un palanquin pour atteindre le col de Bourzil à 4200 mètres d’altitude : quatre à cinq mètres de neige de chaque côté de la piste, les chevaux progressant avec difficulté. On avance prudemment d’un kilomètre par heure en sondant à la pioche la couche de glace et de neige. L’altitude altère la performance des moteurs qui perdent plus de la moitié de leur puissance en raison d’une carburation laborieuse. La réverbération et le manque d’oxygène  provoquent des maux de tête éprouvants. Le dénivelé s’accentue parfois dangereusement et il faut sécuriser la descente des voitures, entraînées par leur poids. Il faut « attaquer » la piste en pratiquant de petites rigoles de soutien pour que les chenilles puissent mordre le sentier sur une pente de 45 degrés. 

convoicorniche

On atteint les 5000 mètres d’altitude. Les cadavres de mules et de poneys rendus par la neige témoignent de la dureté du trajet où l’épaisseur de la neige peut atteindre en hiver jusqu’à 20 mètres. Une voiture se retrouve suspendue dans le vide sur une corniche après l’écroulement brutal d’une paroi. Il faudra cinq heures de manœuvre au treuil pour sortir le mécanicien André Cécillon de cette situation périlleuse : il en aura perdu sa pipe qui placée dans une de ses poches, fera un grand saut dans le vide devant les hommes effarés de la voir disparaître 200 mètres plus bas… 

Le 25 Juillet, l’équipe d’Audouin-Dubreuil qui progresse à huit jours du groupe précédent patiente au refuge de Pechwari et intercepte des nouvelles de Point informant la légation de France à Pékin par l’intermédiaire du vaisseau Le Régulus qui mouille dans la baie de Hong-Kong, de la réquisition des voitures à Ouroumtsi (voir épisode précédent) : un SOS à partir d’une ville qui n’appartient pas à l’itinéraire prévu et qui jette aussitôt  la confusion dans l’esprit des hommes. 
Haardt continue sa progression après avoir atteint le village d’Astor, lançant selon les locaux un « défi aux génies de la montagne ». Le 22 Juillet, il part à cheval en reconnaissance avec Ferracci pour évaluer l’étape suivante, dont certains passages ont été déclarés comme infranchissables. La piste s’est effectivement effondrée sur 100 mètres. Peu importe, on déchargera les voitures et les mules, et le tout sera porté à dos d’hommes. On fera plonger dans le vide les chenilles en les retenant à bras. On avance toujours mètre par mètre, au milieu des éboulis, des blocs rocheux qu’il faut déplacer au levier ou détruire à la masse : 6,4 km en cinq heures. 
Ce n’était pas le tout d’avoir réussi à atteindre le fond de la gorge, il fallut remonter la pente et rejoindre la falaise le lendemain par une corniche étroite qu’il faut tester et consolider sans cesse à l’aide de terre rapportée avant que d’être obligé de tout démonter complètement : convertir deux voitures en charges de 30 kilos maximum, boites de vitesse, pont arrière, différentiel, roues, tambours de freins, bandes de roulement, poulies sont éparpillées sur le sol dans l’attente des porteurs, vite découragés à la vue de ce capharnaüm digne d’un puzzle mécanique. On fut contraint de doubler les salaires et d’alléger les charges, et d’effectuer trois voyages au lieu de deux. Cent cinquante hommes se collent donc à l’assaut du terrain capricieux que les chevaux sont contraints d’aborder en spirale. Des pauses obligatoires tous les dix mètres sur ce qui ressemble à un escalier aux marches détruites sur lequel on voit passer un phare, un volant, un élément de carrosserie, des dizaines de pièces mécaniques hissées avec obstination dans un effort haletant et collectif, une longue cohorte épuisée et obstinée.  Le métal meurtrit les chairs des porteurs, le soleil à cette altitude brûle les corps exposés et cent mètres plus loin, on reconstitue le stock. 
Douze heures de cette torture, cinq va-et-vient, pour que les deux autochenilles hissées au palan, retenues avec des câbles lorsque c’est possible, viennent à bout de cent vingt passages épineux. 

On remonte les voitures le 27 Juillet et le 28 et il ne faudra pas moins de dix-huit heures pour effectuer huit kilomètres. La cohorte, composées de chevaux, de poneys, de porteurs, de cavaliers, des deux voitures, s’échelonne, disparate, têtue dans une progression où chacun avance à son rythme du mieux possible.  On se nourrit n’importe comment, on dort où on peut. Le cadreur Léon Morizet souffre de dysenterie mais aidé d’un coolie qui porte sa caméra, continue sa mission de rendre compte par l’image de l’enfer de l’expédition. 
Haardt part en reconnaissance, demandant à Ferracci de le rejoindre. Celui-ci s’exécute et huit heures plus tard rejoint son chef, vainqueur d’un passage à gué, de raidillons improbables, de virages à angle droit donnant des sueurs froides, la mécanique portée par les hommes s’acharnant à vaincre la roche. L’ordre avait été mal compris : Ferracci n’écoutant que son audace, avait embarqué tout le groupe sur une étape où Haardt ne s’attendait qu’à être rejoint par son mécanicien … seul et à cheval.  

Le 2 Août, après trois jours dans les Enfers et d’alpinisme automobile, le groupe atteint la vallée de l’Indus. Les hommes sont épuisés, les nuits se résumant à quelques heures de sommeil à même le roc. Une foule de curieux, subjuguée par les machines inconnues d’eux, salue le groupe à Gilgit et certains allant jusqu’à se prosterner. Et au-delà de la prouesse technique et mécanique, c’est la prouesse humaine qu’on salue, la ténacité poussée à son paroxysme pour une conquête qui semble aussi gratuite que symbolique.
Les nouvelles du groupe Chine coincé à Ouroumtsi demande à réfléchir, la jonction des deux groupes rendue visiblement impossible, puisque la route du Xinxiang semble désormais inaccessible. Haardt prend la décision de quitter Ferracci : il faut porter secours à Point. Le raid s’arrête là pour les deux hommes qui se quittent, la gorge nouée. 

Haardt atteint les frontières du Xinxiang le 17 Août, toujours en contact avec André Citroën à Paris, avec Point à Ouroumtsi et le consul britannique à Kachgar. C’est ainsi qu’il apprend que les passeports annulés depuis plus d’un mois viennent d’être à nouveau validés, qu’il a l’autorisation d’entrer sur le territoire. Le matériel promis au gouverneur, est tombé début Avril aux mains des rebelles musulmans. Informé de cette perte et pour éviter tout blocage diplomatique, André Citroën a aussitôt effectué un nouvel envoi. Le temps passait et il fallait absolument éviter d’avoir à traverser les régions montagneuses très enneigées à partir de Septembre. Le 28 Août, la caravane chargée de venir à la rencontre de Haardt, partie de Kachgar avec 60 chevaux et 60 poneys,  a enfin l’autorisation à reprendre la route sur le territoire chinois. Elle rejoint enfin Haardt le 6 Septembre qui peut reprendre son périple avec des étapes de 40 kilomètres. 
Le 12 Septembre, le campement se réveille sous la neige, à 4000 mètres d’altitude. 
Il est grand temps de quitter la région montagneuse. 

neige

Après soixante-cinq jours dans les défilés de l’Himalaya, dans les hautes vallées du Pamir, se dessine enfin Kachgar sur l’horizon, avec ses villages, ses peupliers, ses cultures. Mais on campe à l’extérieur de la ville dans une zone marécageuse infestée de moustiques. Sans eau, Williams sacrifie un gobelet de café pour se raser. Toute image est impossible, des soldats se plaçant ostensiblement devant les caméras de Morizet et de Sauvage : on apprend alors que le gouverneur d’Ouroumtsi a donné ses consignes d’empêcher l’expédition de filmer la ville. 
On confisque à nouveau tous les passeports. 

Le groupe Chine se trouve à 500 kilomètres et à raison de 35 km par jour, la jonction des deux groupes semble possible à Aksou pour le 5 Octobre. Or les passeports sont toujours indisponibles. Dans une région musulmane sous administration chinoise, les Français commencent à saisir les arcanes de la diplomatie chinoise qui demande visiblement de grandes qualités liées à la patience et au déchiffrement de messages subliminaux. A force de tractations et de cadeaux aux autorités, les passeports sont enfin restitués, puis les munitions et les armes de chasse, accompagnés d’une autorisation à quitter la ville le 26 Septembre. Mais l’expédition doit à nouveau subir une escorte de dix cavaliers chinois ainsi qu’un contrôleur chargé de les accompagner jusqu’à Aksou. 
Vingt jours auparavant, Point avait obtenu l’autorisation du Gouverneur-maréchal King d’envoyer quatre voitures, accompagnées de quatre mécaniciens sous le commandement de Maurice Penaud :Valourdet, Piat, Gautier et Remillier  au départ d’Ouroumtsi à la rencontre de Haardt. Carl et Teilhard de Chardin étaient aussi du voyage ainsi qu’un contrôleur chinois, un cuisiner et un guide chantou. 

PenaudPaul Piat

Ouroumtsi-Aksou :  954 km avec une moyenne prévisionnelle de 53 km par jour, une étape de dix à huit jours. A 20 km du départ, une première patrouille contrôle le bivouac du groupe … Très vite, celui-ci est obligé de combler et de niveler une piste recouverte de gros cailloux impropres à autoriser le passage des voitures : dix heures de travail pour effectuer deux km. Le 10 Septembre, des milliers de soldats croisent le chemin de l’expédition, envoyés en renfort pour étouffer la révolte de Khami. On évite une partie des marécages le 11 Septembre grâce au guide chantou car si les voitures s’en sortent à peu près bien grâce à leurs chenilles, c’est une autre histoire en ce qui concerne les remorques qui s’enfoncent dans le sol gorgé d’eau. A Karachar, heureusement, la réserve d’essence est intacte. La traversée de la rivière est en revanche beaucoup moins réjouissante : il faut réparer le bac et construire un appontement. Le 15 Septembre, en raison d’une fuite d’essence, une chenille prend feu. Le 21, c’est quatre bras de rivière à traverser qui attendent le groupe, nourris de la fonte des glaces. Ce sont des ânes qui serviront au test de profondeur pour les voitures.

rivière

Le 22 Septembre c’est l’arrivée à Aksou. Là, les hommes se retrouvent accompagnés de deux soldats avec l’interdiction formelle de repartir. Haardt et ses compagnons en revanche galopent vers la ville. Douze jours s’écoulent. Et il aura fallu quatre-vingt huit jours d’épreuves pour que les deux groupes se rejoignent enfin. Maurice, le chef mécanicien, plein d’émotion, fier d’avoir mené à bien cette mission périlleuse, présente au chef de l’expédition les quatre voitures rutilantes, nouveaux symboles de la vaillance de ceux qui ont traversé une bonne partie de l’Asie au nom du rêve d’un homme qui voulait inscrire son patronyme au panthéon de l’histoire de l’Automobile. La première jonction du groupe Pamir avec l’avant-garde du groupe Chine vient de se réaliser. 
Victor Point avait négocié l’autorisation de cette rencontre contre la promesse d’établir une liaison radiotélégraphique entre l’état major de l’armée et la capitale du Xinjiang. Le jour même du départ des voitures pour Aksou, il prenait une direction opposée pour se rendre au quartier général des troupes chinoises, accompagné du mécanicien Chauvet, d’un interprète et du radio Kervizic. 

Aksou

To be continued...

Article écrit par Marie-Catherine Ligny 

Crédits photos : Archives patrimoniales PSA Citroën Communication - Collection Les Missions Louis Audouin - Dubreuil

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