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Coup d'oeil dans le rétro #6 - La Croisière Jaune Partie VI

Coup d'oeil dans le rétro #6 - La Croisière Jaune Partie VI

Comment la Mission Centre Asie Citroën se sortit du bourbier 

La jonction du groupe Pamir mené par Georges Marie Haardt avec une partie du groupe Chine n’avait été possible qu’à la condition imposée par le Maréchal-président King du Xinjiang, à savoir le départ de Victor Point sur la ligne de front des combats contre les rebelles chantous. Celui-ci devait établir une liaison radio entre le Maréchal et ses troupes. Et c’est ainsi que Point, accompagné du mécanicien Chauvet, d’un interprète et de Kervizic responsable radio, remonte vers l’Est aux confins des lignes de combat. 

On se souvient que Point afin de calmer les ardeurs administratives de King, lui avait fait remettre un petit poste radio de faible portée, qui s’avérait inutile entre les mains des responsables chinois. Or, il avait été disposé dans un endroit peu propice à la propagation des ondes dont la correction assura immédiatement le bon fonctionnement. Et c’est donc tout naturellement que Point, annonçant cette bonne nouvelle au commandant en chef de la place s’attendit à obtenir l’autorisation de rejoindre ses camarades et en particulier l’ingénieur Petro Pavloski coincé depuis 72 jours à Khami avec un camion dont la cloche d’embrayage était détruite et dont on n’avait aucune nouvelle. 

Petro Pavloski

Malheureusement, la demande de quitter le camp fut refusée et Point se vit dans l’obligation, comme dans les meilleurs films d’aventures de l’époque de s’échapper par une fenêtre, de sauter dans une voiture placée là dont le moteur tournait, de mettre les gaz avant que les Chinois ne comprennent cette tentative d’évasion absolument réussie !  La voiture traverse presque sans encombre des lignes de combat jonchées de cadavres en décomposition. Des tirs visant le véhicule le contraignirent à rebrousser chemin. Et malheureusement, l’équipe dut se résoudre à revenir au campement où, goguenard, les attendait le commandant qui ne manqua pas de leur demander si la promenade avait été bonne. Ce n’était que partie remise car Point et ses hommes, tenaces,  s’échappèrent à nouveau dès le lendemain. On traversa à toute allure un campement chinois devant des soldats trop ahuris pour réagir. Et ce fut enfin pour atteindre un dépôt d’essence après 50 kilomètres d’une fuite effrénée où l’on put se ravitailler grâce à un nouveau coup de bluff du directeur de l’expédition.  

Arrivés à Kou-cheng-tsé, le port caravanier, passage obligé pour rejoindre Ouroumtsi, Victor Point joua de son autorité quasi- naturelle de jeune officier de marine pour faire ouvrir les portes de la ville en pleine nuit et la traverser. Une fois arrivé, il se vit aussitôt accusé d’antimilitarisme … la façon qu’avait trouvée le commandant de la place dont s’était échappé le groupe pour couvrir une évasion qui ne le mettait pas dans une situation bien honorable aux yeux de sa hiérarchie. Point retrouvait la troisième partie du groupe Chine composée de Brull, du Docteur Delastre, et du naturaliste André Reymond qui se morfondaient depuis plus de deux mois sous haute surveillance. Aucun courrier de France, aucune nouvelle de Haardt, de Maurice Chauvet ou de Petro, ni de la ville de Khami où celui-ci était censé se trouver. 

Jourdan Delastre et Audouin Dubreuil

Une nuit d’Octobre, on frappe à la porte de Point : un homme amaigri, affamé, dévoré de soleil se présente. C’est Petro.  Il avait réussi tant bien que mal avec l’aide d’un forgeron local à fabriquer une cloche d’embrayage, plus lourde de 30 kilos que l’originale certes. Il avait bien essayé de récupérer la cloche envoyée de France, mais la ville de Khami où il se trouvait avait été attaquée par les rebelles, sauvée in extremis par une mitrailleuse chinoise venue à bout de leurs assauts. Assiégée, elle était néanmoins sujette à des attaques et ce fut Petro qui indiqua aux Chinois comment construire des sortes de douves autour des remparts, rendant impossible l’usage de mines propres à creuser des brèches dans les murailles fortifiées. Petro arrive alors à négocier son départ pour aller chercher du renfort. On lui octroie un guide qui finalement s’avère parfaitement novice et les perd dans le désert. Le camion s’ensable et il faut plus de 24 heures pour le dégager.  Le pain sec et l’eau commencent à se raréfier. Les dunes, les marécages, les ravins se succèdent et surtout de violents tourbillons de vent menacent de les engloutir. Il ne reste plus que l’eau du radiateur à consommer lorsqu’ils finissent par rejoindre miraculeusement une piste qui les mène à Tourfan. 

Région de TourfanTourfan

Ainsi Petro peut mener à bien sa mission et informer le Maréchal King de la situation critique de la ville de Khami. Celui-ci désormais ne peut plus décemment refuser à Point un sauf-conduit lui permettant de rejoindre Haardt qui se rapproche lui aussi d’Ouroumtsi. Cela fait sept mois maintenant que les hommes attendent cette jonction. 

Ouroumtsi sous la neige

Et c’est alors qu’une autochenille débouche devant leurs yeux ébahis : c’est Haard en personne. 
Le soir, les hommes réunis échangent leurs impressions sur le périple qu’ils viennent de vivre. On raconte l’Himalaya, ses abîmes, ses neiges tandis que d’autres évoquent le désert, les cadavres de chameaux abandonnés sur le parcours et les têtes coupées des rebelles chantous, sept mois de cauchemar… Mais peu importe, on est réunis et on a six semaines pour rejoindre Pékin. 
Deux jours plus tard, le Maréchal King reçoit Haardt, chef de l’expédition française. Il s’ensuit un entretien au cours duquel Haardt réclame un passeport collectif, la libre circulation de tous et surtout l’autorisation de travailler pour l’archéologue et le cinéaste interdits de toute activité scientifique jusqu’alors. Huit jours s’écoulent sans réaction des autorités. Puis une invitation du maréchal repousse de deux semaines supplémentaires un éventuel départ. Le peintre Iacovleff est sollicité pour faire le portrait des notables, ce dont il s’exécute avec bonne volonté. Sauvage, quant à lui, accompagné de ses deux opérateurs, est privé de caméra et déambule en ville, désoeuvré, désolé de ne pouvoir inscrire sur la pellicule tout ce qu’il découvre. 

Les passeports … l’équipe française n’est visiblement pas la seule à attendre le bon vouloir administratif du Maréchal : ainsi le directeur de son garage automobile qui comporte 80 voitures dont 20 en état de marche ce qui semble un record pour la région. C’est un homme puissant et riche, un Européen, indispensable, aussi il est hors de question de l’autoriser à quitter la ville. On croise beaucoup de Russes blancs, quelques Allemands, une Finlandaise mariée à un Anglais, des Danois. Un ingénieur allemand venu pour six mois attend son sauf-conduit depuis deux ans. Une princesse mongole, en attente de passeport, élevée à Pékin, parlant français, anglais et russe, désespérée, se propose de repartir avec l’expédition. 

1

Haardt comprend qu’il faut vite se sortir de cette ville qui semble se refermer sur les Européens qui ont le malheur d’y séjourner. 

Le 15 Novembre, c’est à nouveau un repas de gala offert par le Maréchal. Le maître d’œuvre est un ancien traiteur russe qui compose galantines, aspics de volaille  et pièces montées improbables, un modèle de déjeuner dominical et diplomatique. On y boit du Porto russe, du cognac, de la vodka et du cassis. Un garde armé posté derrière chaque convive crée une ambiance particulière. Le Maréchal lui-même semble tendu : son prédécesseur avait été abattu au cours d’un tel repas malgré les gardes qui l’entouraient. Lui-même avait échappé à un attentat deux ans auparavant. 
A l’issue du banquet qui dura plus de trois heures, Haardt eut la mauvaise idée de vouloir rendre l’invitation dont la date selon la coutume locale fut fixée deux semaines plus tard par le Maréchal lui-même. Le chef de l’expédition française comprit que c’était encore donner au Maréchal l’occasion de les retenir davantage.

L’expédition a déjà perdu trois mois et le retard la contraint alors à préparer ce que Haardt nomme désormais sa « campagne d’hiver ». Les voitures et les équipements ont été conçus pour les grosses chaleurs et il va falloir protéger les moteurs, calfeutrer les carrosseries, imaginer un système de chauffage. Les toiles de tente ne sont pas adaptées non plus aux températures hivernales. Les vêtements sont insuffisants à protéger les hommes et on s’équipe de fourrures et de peaux de mouton encore grasses de substance animale. On fabrique des bottes, des gants, des bonnets. Il faut prévoir des vivres, on se ruine en achetant des nouilles, du riz, des conserves de crabe à l’épicerie russe.
Les négociations pour pouvoir lever le camp ne progressent pas. 

On refuse toujours à l’archéologue Hackin l’autorisation d’étudier les sites et au peintre Alexandre  Iacovleff de les reproduire, on retarde les passeports de quatre français contraints de rentrer en France pour des raisons de santé ou familiales, on refuse de faire un passeport collectif pour le reste de l’expédition. Les Chinois néanmoins semblent d’accord sur le principe mais ne donnent aucune date et cultivent une espèce d’imprécision qui commence à vraiment inquiéter Haardt. 
Le mois de Novembre s’écoule et les températures chutent. Les hommes vivent au ralenti, sans courrier, privés d’activité. Certains mécaniciens sont là depuis 4 mois. 

2

Mais un soir, un homme se présente : c’est Jacques Salesse qui achemine les 3 voitures et le matériel commandé en Septembre, des pièces de rechange, deux postes de TSF, 42 caisses en tout, ainsi que du courrier vieux de 53 jours à savoir le temps du trajet. Les véhicules ont souffert et doivent être réparés avant d’être remis au Maréchal King. 

 

A la réception, celui-ci accorde immédiatement les passeports demandés. Un groupe nommé Tourfan composé de Hackin, Williams, Iacovleff, Sauvage, Morizet et Sivel, sous la direction d’Audouin-Dubreuil quitte Ouroumtsi pour les sites archéologiques. Le groupe France est composé de Brull, Jourdan, Carl et Kegresse qui quittent la ville dans les 24 heures. Le Maréchal a délivré un sauf-conduit  permettant à tous de continuer le trajet. Salesse est chargé de ramener à Paris une partie des documents et des collections recueillis. Cela ne se fera pas sans peine : il affrontera avec une audace inattendue des bandits de grands chemins en abattant leurs chevaux. Très vite les charrettes servant au transport doivent être remplacées par des traîneaux et les conditions climatiques se durcissent.

Léon Morizet

Jacques Salesse arrivera à Paris le 19 Janvier 1932, les nombreux bagages et caisses fouillés à multiples reprises, les serrures et les plombs arrachés mais grâce au Ciel sans que rien ne soit ni détérioré ni confisqué. 

Jacques Salesse

To be continued...

Article écrit par Marie-Catherine Ligny 

Crédits photos : Archives patrimoniales PSA Citroën Communication - Collection Les Missions Louis Audouin - Dubreuil

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