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Coup d'oeil dans le rétro #7 - La Croisière Jaune Partie VII

Coup d'oeil dans le rétro #7 - La Croisière Jaune Partie VII

Les dernières étapes d’une incroyable épopée 

Suivre au Turkestan chinois l’une des plus grandes voies continentales empruntées par le bouddhisme dans son expansion vers l’Est ne pouvait qu’attirer parmi les équipes de la Mission Centre Asie Citroën des archéologues émérites tels que Joseph Hackin. 
Jusqu’ici spécialiste de l’Afghanistan, de l’Inde et du Japon par ses précédentes études, la traversée de sites archéologiques de plus haut intérêt et dont le chantier était encore ouvert justifiait largement la présence du scientifique et son impatience à obtenir enfin les autorisations de mener à bien ses études. En Mai 1931, Hackin, on se souvient, avait rejoint l’expédition à Bamiyan, lieu sacré du bouddhisme, point de départ d’une longue traversée archéologique de l’Asie Centrale. Mais hélas, un contrôleur chinois zélé à empêcher toute étude de la région, s’était vite interposé entre l’archéologue et le site prestigieux bouddhique en ruines de Toumtchouk. Les équipes avaient été contraintes de suivre la route sans s’en écarter jusqu’à Aksou. C’est là que 4 autochenilles équipées d’appareils nouveaux et de films avaient remplacé la caravane de poneys et de chameaux. Hackin profita alors d’une halte due à la réparation de l’essieu d’une remorque pour se rendre sur le site des grottes de Kizil d’un intérêt archéologique exceptionnel avec ses fresques de plus de mille ans d’âge. Mais toujours accompagné du contrôleur chinois veillant à ce qu’on ne prenne ni notes ni photographies … 

Et c’est ainsi que s’allongea une liste de sanctuaires à visiter parfois vierges de toute intrusion, où se trouvaient des œuvres datant du VI au VIIIeme siècle. Certains fragments de statues aux détails d’inspiration hellénique qui jonchaient le sol furent ramassés et remis au contrôleur à destination du Maréchal-président King, qui s’en moquait comme de sa première zibeline. Raison pour laquelle dans doute il autorisa immédiatement le rachat de ces bribes d’antiquité au contrôleur afin qu’elles fussent exposées à Paris. 
Mais il faut reprendre la route vers Pékin.

PekinPekin 2

On dresse le mât de l’antenne-radio et l’attente inquiète de se mettre en relation avec Le Waldeck Rousseau, le navire amiral des forces navales françaises en Extrême Orient commence … On doit changer le condensateur qui rend l’âme, le troisième et le dernier dont on dispose malheureusement. 
Il a été prévu que les autochenilles suivent l’itinéraire de la chaîne d’oasis du Kan-sou, 6000 kilomètres  d’Ouroumtsi à Pékin. Cette voie, protégée par l’extension de la Grande Muraille, est jalonnée de forts où l’on peut trouver des vivres, du fourrage, de l’eau et surtout un abri contre les brigands qui sévissent dans la région. En outre, des dépôts d’essence et de vivres dans les villes de Khami, Ngan-si, Sout-chéou, Kan-tchéou et Lian-tchéou justifient à eux seuls l’itinéraire choisi. 

Grande Muraille

Le 5 Décembre, l’expédition arriva dans la ville de Khami où malheureusement le stock d’essence et d’huile avait disparu. Dans la foulée, le général Tchang, libérateur de la ville assiégée par les chantous, confisqua les passeports. On obtint la restitution de ceux-ci grâce au portrait à son avantage il est vrai, qu’en fit Iacovleff qui sauva ainsi la poursuite du trajet. Mais les villes étapes étaient désormais aux mains des rebelles qui s’étaient repliés après la libération de la ville de Khami, ceux-là mêmes qui n’avaient pas hésité à piller la caravane contenant les pièces de rechange et la fameuse cloche d’embrayage. Il était dangereux de tomber dans leurs filets et il fut donc décidé d’éviter Ngan-si et d’effectuer une étape de 600 kilomètres grâce aux 5000 litres d’essence et 20 caisses d’huile qui avaient été enterrés à Sing-sing-hia afin de les soustraire au pillage. Mais il fallait auparavant envoyer en éclaireurs deux camions pour récupérer le chargement, un raid de 160 kilomètres aller et retour pour Audouin-Dubreuil, Petro, Chauvet, Sivel et un vieux bonze servant de guide. 
Le site reconnu, il ne fallut pas moins de trois heures de coups de pioche dans une neige glacée de 50 cm de profondeur pour entendre le premier bruit métallique signalant la présence réconfortante des bidons d’essence, puis des caisses d’huile. Cinq heures d’efforts herculéens pour déterrer le chargement par un froid de 18 degrés au-dessous de 0. L’expédition dispose désormais de 4000 litres d’essence pour atteindre Sou-tchéou par le Gobi et ainsi éviter de tomber aux mains des rebelles. 
Un guide mongol accompagnait les hommes, un spécialiste du désert, Goumbô au service de l’expédition depuis 7 mois. Outre sa connaissance du terrain, il estimait toujours l’effort qui devait être fourni par les véhicules ce qui était une compétence précieuse. En outre, il apprit au fil des mois à nettoyer les carburateurs, graisser et régler les soupapes, alors même qu’il continuait à brûler de l’encens pour honorer le dieu caché dans le moteur. 

Gobi

La piste disparue, l’expédition suivit les crêtes et quelques six heures plus tard, on dut s’arrêter car il était impossible de poursuivre dans l’obscurité. Un sérieux problème se posa alors : le thermomètre indiquant -20, il était impossible d’arrêter les moteurs sans les vidanger. Et même en admettant que l’eau fût stockée, elle serait immanquablement transformée en blocs de glace inutilisables au matin car même bouillante, elle se transformait immédiatement en glace au contact du moteur gelé. De même l’huile, les pistons se trouvant alors grippés dans les cylindres … Il fut même envisagé de faire de grands feux sous les carters pour chauffer l’eau, et pour réchauffer le bloc et les canalisations d’huile, pratique qui présentait de sérieux risques dont on conviendra. Ne disposant pas de bois en plein désert, l’opération était compliquée à mettre en oeuvre. Le voyage d’étude se transforma donc en raid sportif : la nécessité de rouler jour et nuit s’imposa aux neuf véhicules et aux hommes, par étapes de 300 à 600 kilomètres. 
On roule 20 heures sur 24. On sommeille à tour de rôle évitant un engourdissement dû au froid qui serait mortel. Les mécaniciens dorment à peine deux heures chaque nuit, la tête sur le volant. L’épuisement est général et on se dépêche d’ingurgiter une soupe brûlante qui menace rapidement de se transformer en sorbet. Williams entoure de chatterton ses crevasses. Il fait – 33 et Haardt décide de parcourir les derniers 150 kilomètres d’une traite. On atteint Sou-tchéou où des caisses de ravitaillement attendent l’équipe. L’administration locale confisque à nouveau les passeports, ce qui semble désormais une coutume chinoise bien ancrée, et les mettent à prix. Haardt ironise sur le retard à prévoir en fonction du commandement de la place : un mois pour un maréchal, dix jours pour un général et cinq jours suppose-t-il pour un colonel …La cité n’est désormais peuplée que de soldats. 
Les passeports furent rendus contre une jumelle, deux boîtes de graisse, et quelques armes. 
L’expédition préfère alors se passer d’étapes qui seraient pourtant bien nécessaires à la révision d’un matériel qui commence à donner des signes de faiblesse dans cet état de raid continuel. Et les mécaniciens sont alors mis à rude épreuve. Le 22 Décembre, le pignon de distribution de l’arbre à cames de la voiture de Remillier se casse. On démonte le moteur complètement. Et ce qui aurait demandé une semaine dans un garage va prendre huit heures sous une température de -23 degrés. Le travail doit se faire à main nue sur le métal glacé : impossible de retirer un boulon ou déclaveter une pièce avec un gant, qu’il faut remettre aussitôt les doigts menaçant de geler. A l’aube, le moteur est réparé. Le lendemain, une bande de roulement se déchire; les tocs de la roue arrière droite du camion de Chauvet fatigués sans doute de patiner sur le sable, sont cisaillés et contraignent les équipes à bivouaquer. 
Le 26 Décembre 1931, la voiture 4 casse son pignon de distribution … 6 heures de travail. Par – 28, on est contraint de changer les soixante blocs de roulement, les soixante dents d’entraînement et les soixante plaquettes d’une bande de roulement hors d’usage. On reste 3 jours sans dormir pour tenter de rattraper le temps perdu. Le 28 Décembre, à une vingtaine de kilomètres de l’arrivée, la traversée de ruisseaux de sources chaudes génère de graves difficultés : les tambours de frein inondés, gèlent immédiatement et bloquent les roues. On les réchauffe à la lampe à souder. Plus de huit heures pour faire les derniers 20 km et rejoindre une mission tenue par des pères allemands. 

Les mécaniciens reposés se remettent au travail et on rétablit le contact avec Pékin. Et il faut reprendre une route vieille de deux mille ans le 7 Janvier 1932. L’expédition suit désormais la Grande Muraille, hérissée de tours de guet, crénelée et bastionnée. Et découvre, éblouie les eaux du Fleuve Jaune qui filent vers la mer. A Ning-hia, les hommes sont reçus pour la première fois avec cordialité ce qui les surprend. Le 20 Janvier, l’autochenille d’Audouin-Dubreuil et celle de Rémillier se retrouvent dans une situation critique après avoir craqué la glace d’un canal d’irrigation. Et c’est au prix d’efforts intenses, de dextérité et de filins accrochés aux voitures restées sur la berge que l’on put mener sur l’autre rive autochenilles et remorques couvertes de vase et déjà recouvertes de glaçons. 

Fleuve JauneFleuve Jaune

La cohorte continue de progresser, les voitures doivent se trouver « à distance de poussière » mais rester toujours en contact. Il s’agit de 9 véhicules séparés chacun par 100 mètres  au minimum, ce qui implique une distance d’au moins 800 mètres entre les deux extrêmes. Et le moindre arrêt suffit à étirer cette distance. Parfois la colonne se trouve coupée en plusieurs tronçons séparés de plusieurs kilomètres, ce qui expose certaines voitures au danger des brigands, mi-soldats, mi-voleurs qui sévissent dans la région. Et c’est ainsi que l’autochenille d’Audouin-Dubreuil, le Croissant d’Argent, après avoir évité la noyade, est criblée de 11 balles que l’on retrouve dans les coussins de la cabine et dans la bâche de la remorque. Deux balles ont touché la voiture-cuisine et c’est un miracle que personne n’ait été touché par une attaque brutale de soldats-brigands. 

Autochenilles Grande Muraille

A Bao-tou l’expédition retrouve André Goerger, secrétaire général de l’expédition qui l’attend avec du courrier, du rhum et des cigarettes, après une étape et une visite au prince Hsi Hsu-ning, représentant de la vieille Chine impériale. Le 10 Février c’est la passe de Nan-kéou, le 11 Février, le collège français des missionnaires maristes accueille la Mission. Il ne reste plus que 18 kilomètres à parcourir après 315 jours de voyage depuis Beyrouth, sur une route empierrée puis dallée, le kilomètre 12115 voit le convoi entrer par la porte Ouest de Pékin. Toute l’Europe présente dans la capitale est venue accueillir et applaudir la Croisière Jaune. Le discours du conseiller d’ambassade, M. Lagarde,  célèbre les « prouesses (qui) rendent au loin le témoignage d’une volonté qui n’a dû d’être soutenue qu’au souvenir toujours présent de la patrie ». 
Les dîners officiels, les cocktails vont se succéder. On reste 15 jours à Pékin, et la connivence des hommes de l’expédition entre eux est toujours palpable malgré les mondanités et la vie sociale qui reprend peu à peu ses droits. 
Pour le retour, car il faut bien penser à revenir en France, l’expédition se rescinde en deux groupes : un premier qui embarquera à Tien-tsin se dirigera sans escale vers la côte indochinoise. Haardt et ses collaborateurs s’arrêteront trois jours à Chang-hai pour remercier le ministre de France, M.Wilden et le commandant des forces navales françaises d’Extrême Orient, l’Amiral Herr de leur collaboration et aide à la réussite du projet pendant toute la traversée de la Chine. L’expédition Citroën Centre Asie se recompose à Hanoï pour traverser l’Indochine avant la saison des pluies, et rejoindre Beyrouth par la route de Bagdad après avoir traversé le Siam, la Birmanie, les Indes.

Hanoi

A Haiphong, Audouin-Dubreuil et Point sont appelés d’urgence au téléphone : Haardt est mort d’une double pneumonie à Hong-Kong. La fatigue éprouvée après cet incroyable périple avait eu raison de la santé du chef de l’expédition. Il en était l’énergie et la force vitale, l’organisateur efficient que les hommes avaient suivi avec confiance et sérénité quels que furent les dangers rencontrés. A aucun moment, le désespoir n’avait atteint les hommes de l’équipe malgré les sables brûlants et les escarpements insensés, les tracasseries chinoises sans cesse renouvelées, les bandes de pillards et les zones de combat. 5000 photographies, 50 000 mètres de film, des dessins, des documents ethnographiques, des objets d’art et des collections d’histoire naturelle étaient là pour témoigner de la réussite de ce projet insensé sur lequel Georges Marie Haardt avait travaillé plus de trois années. 

Mort Haardt

Le télégramme d’André Citroën « L’homme est mort, mais l’œuvre reste. Ramenez en France le corps de votre chef. Pleure avec vous. » signe les dernières journées d’Asie de la Mission. 
Le 29 Avril 1932, le Félix-Roussel entre dans la rade de Marseille. André Citroën, vêtu de noir est le premier à gravir l’échelle pour venir saluer celui qu’il avait accompagné au départ de la Mission Centre Asie Citroën un an auparavant : son ami Georges Marie Haardt. 

Les documents et sites ayant servi à la rédaction de ce récit, résumé de l’incroyable épopée de la Mission Centre Asie Citroën sont les suivants : 

La Croisière Jaune, documents inédits de A. Audouin-Dubreuil
La Croisière Jaune, la grande expédition Citroën 1931-1932, A. Audouin-Dubreuil
La Croisière Jaune, Georges Le Fèvre, 1933
L’épopée de la Croisière Jaune, Jacques Wolgensinger
Archives PSA Peugeot Citroën
www.franceinter.fr 1931, La Croisière Jaune – 315 jours avec les aventuriers de Citroën
Sur youtube, les documentaires tournés par les cinéastes de l’expédition et les actualités de l’époque.

Article écrit par Marie-Catherine Ligny 

Crédits photos : Archives patrimoniales PSA Citroën Communication - Collection Les Missions Louis Audouin - Dubreuil

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