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Coup d'oeil dans le rétro#13 - La Croisière Blanche Partie 3

Coup d'oeil dans le rétro#13 - La Croisière Blanche Partie 3

Quand Charles Bedaux se découvre des talents de cinéaste

La décision d’abandonner les voitures n’a pas été facile à prendre mais en tout état de cause elle ne doit évidemment pas inscrire la Croisière blanche dans une dynamique de l’échec. Il faut tout d’abord réorganiser l’expédition.  Il germe alors dans l’esprit de Charles d’imaginer comment transformer les péripéties vécues en autant d’épisodes héroïques où vont s’exprimer le courage, la ténacité et la dextérité des hommes tout autant que la fiabilité et la résistance des machines. Et quoi de mieux alors que de convoquer la technologie cinématographique qui pourra en témoigner mieux que quiconque ? 

Membres de l'expédition


Le convoi est à nouveau stoppé par un pont qu’il faut reconstruire. Et tandis que les hommes se mettent à l’ouvrage, Scwannell et Phipps filment désormais les efforts. On lève enfin le camp le 31 Juillet, on franchit le pont et on hisse les voitures sur la berge boueuse avant de grimper une colline. Au loin, on peut commencer à distinguer les sommets enneigés des Rocheuses tant convoitées. Très vite les tire-fonds et des treuils électriques sont nécessaires pour gravir un terrain abrupt. Et si la montée est éprouvante, la descente avec ses 34 degrés de dénivelé se révèle périlleuse. Un peu plus de deux kilomètres sont franchis avant de remonter le camp sur les berges de la Cameron River. La progression est très lente depuis Fort Saint John : 36 kilomètres seulement et chacun commence à ressentir les effets d’un découragement dont seul Charles Bedaux semble épargné. Son objectif désormais est de fixer sur pellicule son aventure titanesque tout en organisant l’abandon des voitures.

Les premières neiges


On envoie Bocock et Mac Dougall en avant rejoindre les bûcherons de Geake qui se trouvent à 300 kilomètres en aval. Tout est désormais sujet de tournage. La piste aux abords des Rocheuses offre de plus en plus de difficultés. Les montées et les descentes s’enchaînent ; après avoir installé un camp un peu plus confortable qu’à l’accoutumée sur les rives de la Halfway River, on soigne la blessure de Swannell qui s’est abîmé le genou au cours d’une descente trop rapide avec quelques gorgées de Whisky Rye. Quelques hommes  partent à la recherche de Blackmann qui, retourné chercher un chargement de cordes, n’a pas reparu à la nuit tombée. On décide de les attendre en tournant une petite séquence intégralement mise en scène : allumer un incendie supposé involontaire qui permettrait d’offrir aux spectateurs à venir un joli sauvetage de chevaux et de tentes. Mais évidemment l’amateurisme en la matière peut avoir raison des meilleures volontés : les chevaux inconscients du tournage d’une séquence cinématographique et surtout non dressés à l’exercice, s’affolent et se dispersent sans respecter les angles de prises de vue. Il reste que la femme de chambre des Bedaux, non avertie de sa participation à un documentaire scénarisé, sera la seule à afficher un air effaré et authentique devant l’objectif. 

Campement (1)Campement (2)Campement (3)


Dans la nuit du 5 Août, il ne cesse de pleuvoir et c’en est fait de tout espoir d’une piste praticable. On utilise les câbles pour déplacer les voitures sur les pentes abruptes parsemées de moraines acérées. Il est alors intéressant de filmer ces scènes épiques, la contre-plongée accentuant le précipice. Puis, une plaine verdoyante se déroule jusqu’à rejoindre une ferme tenue par une famille danoise, propriétaire d’une concession qu’elle a défrichée, occupant une rustique maison faite de rondins de bois, les Westergaard. Les voyageurs émerveillent ces pionniers qui voient arriver pour la première fois jusqu’à eux des engins motorisés. On leur achète quelques chevaux pour compléter le cheptel de l’expédition, et on augmente le stock de vivres.

PenteChez les pionniers

 
L’accalmie est de courte durée et les kilomètres qui suivent font subir à nouveau aux hommes et aux machines la loi d’une nature aride et peu coopérative. Il est impossible de traverser une nouvelle rivière dont le lit se révèle épouvantablement vaseux. Le convoi va donc suivre la rive et le cours tumultueux qui interdit toute traversée à gué. Les cow-boys taillent le passage à travers une végétation sauvage et touffue faite de buissons et de taillis. Les voitures suivent comme elles peuvent, l’avant soulevé et retombant aussitôt dans une fondrière dont il faut les extraire péniblement grâce au gros rouleau de franchissement. Tout est filmé désormais afin d’offrir au monde les images de ce convoi avançant avec difficulté. Il faut pourtant bien la traverser cette rivière ! Il est décidé alors de construire un radeau qui permettra de continuer sur l’autre rive. Il faut qu’il soit bien évidemment particulièrement solide et suffisamment grand pour contenir une voiture. Une partie des hommes vont couper de grands sapins tandis qu’une autre équipe décharge les voitures. Le chef mécanicien est chargé de gonfler de gros boudins de caoutchouc prévus à cet effet qui seront solidement amarrés après la mise à l’eau du radeau. Les grilles des voitures sont utilisées pour affermir le vaisseau dont l’aspect n’étant pas sans rappeler les images d’Épinal des pionniers descendant ces rivières tumultueuses qui ravissent Charles par leur authenticité toute cinématographique. En prévision, il avait averti son personnel à cheval de porter des vêtements dignes du siècle précédant de manière à rappeler dans l’esprit des spectateurs à venir les westerns que les salles de cinéma ne manquaient pas de les abreuver. 

Cheminement dans les taillisProgression en forêt (1)Progression en forêt (2)


Un câble avec une poulie est tendu entre les deux rives de manière à faciliter le transbordement de l’ensemble. Une matinée est nécessaire pour faire passer les deux premières voitures à destination d’une falaise qui servira de décor au tournage à venir. L’accès doit en être dégagé à la main car aucun sentier ne permet le passage des véhicules : bûcheronner et terrasser finit d’épuiser les hommes sous une pluie continue. On filme enfin ceux-ci armés de pioches et de pelles avec les autochenilles cheminant au bord de la falaise. 
Et c’est l’accident, prévu et scénarisé : la piste, malléable s’éboule et une première autochenille tombe dans le vide suivie de la seconde, les conducteurs ayant bondi in extremis. Toute la scène est filmée de l’autre rive et Charles est ravi alors que Balourdet, le chef mécanicien effaré par autant de gâchis, prend une dernière photo des carcasses à moitié immergées dans la rivière. Le patron emporté par son enthousiasme propose de renouveler l’opération avec un cheval. Comme un seul homme, les équipes s’insurgent et ce pauvre cheval ne doit son salut qu’à la conscience économe d’hommes certes aguerris mais plus respectueux du matériel qu’un milliardaire soucieux d’une nouvelle réputation d’aventurier, et de son épouse amie des bêtes.

Chute d'une autochenille (1)Chute d'une autochenille (2)Chute d'une autochenille 3


On décide d’une seconde séance catastrophe au cours de laquelle le radeau qui n’a plus aucune utilité sera englouti dans les eaux tumultueuses : truffer la falaise de bâtons de dynamite devrait bien aider à sa fin glorieuse. Aussitôt conçu, aussitôt exécuté. Il faut une journée aux artificiers pour répartir les explosifs. Le Lundi 13 Août, une troisième autochenille condamnée prend place sur le radeau. Les hommes sont évidemment tendus et ils ont raison. La caméra s’attarde sur le visage de celui chargé de manœuvrer le treuil. Et le câble se rompt en cours de traversée… hors champ. Les trois hommes sur le radeau n’ont que le temps de se jeter à l’eau et de rejoindre la terre ferme toute proche tandis que celui-ci entraîné par le courant commence une course folle se rapprochant de la falaise. On ne distingue que la silhouette de l’autochenille comme ballottée par les flots tandis qu’on filme son agonie. Les explosifs sont actionnés sans qu’aucune projection de rocher ne se produise tandis que le radeau se cogne contre la rive ou s’en éloigne pour rejoindre le courant plus violent : la falaise a résisté au milliardaire et lui oppose une résistance têtue se mettant en travers de ses meilleurs effets spéciaux. 

Radeau


Immédiatement, Charles rédige un communiqué à destination de la presse chargée de rapporter ses exploits ou comment deux autochenilles ont été emportées par les flots sans qu’aucune perte humaine ne soit à déplorer ainsi qu’une troisième qui à cette heure doit naviguer dans les eaux de l’Océan Arctique. Désormais sans radeau, les chevaux doivent traverser à la nage avec leur chargement ce qui provoque la noyade de l’un d’eux. 

Longer la rive


Charles est ravi de son tournage catastrophe et le note dans son journal de voyage. On abandonne les deux dernières voitures sur la berge ainsi que bon nombre du matériel embarqué : pièces de rechange, pelles, pioches, bidons d’essence. Balourdet, le talentueux chef mécanicien à qui l’on doit la réussite de trois précédentes croisières Citroën, désormais sans fonction, se verra confié sans autre forme de procès ni reconnaissance, l’entretien des lampes à pétrole. 
Le convoi désormais amputé de ses beaux papillons de métal reprend sa route. On continue de filmer les cavaliers tandis qu’on pénètre les premières chaînes des Rocheuses dans un paysage à couper le souffle. Mais la contrée n’est que marais et cours d’eau à traverser. On recherche les gués car souvent les rivières se révèlent infranchissables. Les hommes s’aventurent à pied dans l’eau tenant leurs chevaux par une corde. Le courant parfois très fort les engage désormais à traverser à cheval ayant risqué à plusieurs reprises d’être entraînés loin de leur monture. 
Sur la terre ferme, les marais rendent les bêtes nerveuses et certaines se révèlent incontrôlables. On suit les sentiers tracés par les Indiens qui sillonnent au milieu des herbages. Le 22 Août, on atteint enfin la chaîne des Rocheuses qui se révèle infranchissable vers l’Ouest. On décide alors de continuer au Nord. Le paysage change et devient aride. Crosby continue de filmer et s’enchante d’acrobaties équestres … qui valent à Walter Thomlinson, cow-boy engagé à Fort Saint John une fracture du genou. Celui-ci rejoindra la ville la jambe attachée à son cheval dans la position la moins douloureuse : un calvaire de onze jours avant d’arriver à destination. 
A partir du 25 Août, le convoi prend de l’altitude avec 2135 m et on aperçoit de petits glaciers. L’air se fait plus frais et les chevaux commencent à manquer de nourriture. 

To be continued

Article écrit par Marie-Catherine Ligny
Crédit image: Archives Patrimoniales PSA Peugeot Citroën, Hudson's Hope Museum Archives, Royal BC Museum 

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