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📬 Courrier des lecteurs - Les Art Cars BMW #1 - La Calder et la Stella

Le démarrage d'un projet novateur... 

Le projet Art Cars BMW naît en 1975 dans l’esprit d’un amateur d’art et de sport automobile, commissaire priseur et pilote à ses heures, Hervé Poulain. 

Herve Poulain

En tant que pilote amateur et malgré son expérience en rallye, il ne peut concourir au Mans qu’en appartenant à une grande écurie de course. Il trouve alors en BMW et auprès de Jochen Neerpasch, fondateur et directeur de BMW Motorsport GMBH (1972 – 1979) le partenariat qui va rendre possible son ambitieux et étonnant projet : inviter des artistes contemporains à transformer une voiture de course en œuvre d’art. 

Faire décorer une BMW est aussi le moyen de se donner un ticket d’entrée pour une participation au Mans (condition sine qua non du projet initial).
Pour la marque, c’est le moyen parfait d’obtenir de la visibilité en rapprochant l’art et la technique, ce qui n’avait jamais été fait à cette échelle. Et pour dire à quel point l’adhésion au projet fut forte et bien comprise dans sa dimension artistique, le directeur de BMW Motorsport aura comme souci de privilégier des pilotes ayant un certain sens artistique pour être au volant des Art Cars, tels que Sam Posey, un des pilotes officiels de BMW dans le championnat américain IMSA, et Jean Guichet, vainqueur des 24 Heures du Mans 1964.
Hervé Poulain s’était d’abord adressé à Renault qui refuse le projet. Avec la postérité des Art Cars BMW, on jugera ou pas du bien-fondé du refus.
Elles occupent une place singulière avec une fascination pour la technologie incarnée par les modèles de la marque, pour le design, pour l’automobile et pour l’art. En 2012, toutes les Art Cars conçues entre 1975 et 2010 sont présentées à Londres dans le cadre du programme culturel des Jeux Olympiques dans une exposition intitulée Art drive ! S’y retrouvent les passionnés de sport et de technologie automobiles, d’art et de design, marchands et critiques d’art, passionnés de la marque, ce qui était le  challenge avoué d’Hervé Poulain. Reconnues aujourd’hui en tant que collection d’art, elles occupent une place particulière dans l’histoire de la marque BMW et de la rencontre entre l’Art et l’Automobile.

De quoi s’agit-il ? De prendre une voiture en mesure de concourir des épreuves sportives prestigieuses et de la faire décorer par un artiste de renommée internationale. Imaginer la curieuse association de l’art et du sport automobile, secteurs d’activité humaine aux antipodes, où l’efficacité et la logistique techniques, mobile et efficiente vont venir se frotter à la création artistique, imaginative et gratuite. A moins que ce ne soit l’inverse. 
Une énorme et géniale opération de communication réunissant, pour ne citer que les Art Cars passées à la postérité sous l’égide de BMW Motorsport, l’art d’un Calder conçu pour la fête et le plaisir ludique, la rigueur industrielle d’un Stella traduisant sous une série de lignes millimétrées le travail et l’habileté des ingénieurs et des mécaniciens, la représentation poétique et solaire de 24 heures passées au Mans d’un Lichtenstein, le happening d’un Andy Warhol mêlant des lignes et des couleurs comme autant de flaques dégoulinantes destinées à se fondre sous la vitesse du bolide pour produire une couleur unique, bien éloignées des couleurs tranchées des voitures de course, l’étonnant festival des motifs multicolores d’un Jeff Koons, représentant la vitesse du bolide attiré par le circuit, l’adresse des pilotes, le danger de l’épreuve. La Calder, la Stella, la Lichtenstein et la Warhol seront toutes quatre au départ des 24 Heures du Mans : le mariage parfait de l’Art et de l’Automobile.
Dans la Grèce antique, il n’existe qu’un seul mot pour désigner l’art et la technique : la techné. Les Art Cars vont réussir ce challenge quelque peu étonnant.

Herve Poulain Calder
Calder et sa BMW
Franck Stella

Il est question de prendre en compte la vitesse, l’esprit de compétition et les formes énergétiques des carrosseries... Et dans le contrat : ne toucher en rien à la performance de la voiture. Même si l’objectif n’est pas tant de gagner une course que de se faire remarquer par un happening.  
Chaque artiste va accepter de participer au projet, pour le fun, par amitié, mettant au service de la marque et du sport leur art. Des femmes seront sollicitées ; parmi elles, Esther Mahlangu et Jenny Holzer. 

L’Art et le sport automobile ont peu de chose en commun. 
D’un côté, la technologie, les performances et le record, l’émotion du danger et de l’exploit sportif. S’il est question de beauté, c’est avant tout de celles de lignes qui vont devoir prouver leur efficacité dans la dynamique de la course. De l’autre côté, l’Art ne connaît pas cet univers et s’il s’agit d’émotions, c’est plutôt celles provoquées par un objet statique. Et là, il s’agit de créer une passerelle entre l’Art et la compétition automobile, de faire figurer une véritable œuvre d’art sur la grille d’une épreuve d’endurance dans l’une des compétitions internationales les plus prestigieuses : les 24 Heures du Mans.
Une seule recommandation : interpréter des concepts incarnés par l’épreuve à savoir la technique, la mobilité et le mythe.

En 1973, c’est la crise pétrolière, l’économie flanche, la fin annoncée des Trente Glorieuses et la remise en question de la dépendance et de la dépense énergétique à tout crin. L’Automobile est dans le collimateur des critiques et des remises en question.
Hervé Poulain, fan de sport automobile, est aussi et surtout un expert en œuvres d’art contemporain. Il rêve de participer aux 24 Heures du Mans mais hors d’une licence de pilote professionnel, point de salut. Il germe alors dans son esprit une idée qui va donner naissance à une lignée d’œuvres d’art mythiques...

Le premier artiste à être sollicité en 1975 est Alexander Calder.  Celui qui a inventé le mouvement dans la sculpture, a une renommée internationale qui pourra servir le projet. En outre, il a déjà décoré un appareil de la compagnie aérienne américaine Braniff International Airways et la notion de happening ne lui est pas étrangère. Il a alors 77 ans et c’est un homme déjà bien fatigué qui décédera l’année suivante. Néanmoins, il suivra la course et restera dans le stand le jour de l’épreuve jusqu’à minuit. Sous des airs affichés d’amateurisme forcené, on apprendra qu’il passera des heures avec les équipes techniques, qu’il fera le tour du circuit pour appréhender un maximum les composantes liées à la vitesse. Quand on l’interrogera sur le choix des couleurs, un rouge, un bleu, un jaune et un blanc, comme sorties d’un album de coloriage, il aura cette réponse un peu enfantine : - C’est tout ce que je sais faire.  Et quel résultat ! Cette œuvre devient alors accessible à un public peu accoutumé aux galeries d’art contemporain, illustrant le pouvoir dynamique de la couleur.  

Calder 1
Calder 2

Ingénieur de formation, américain, Calder s’est installé à Paris en 1926 et crée le Cirque Calder : deux cents personnages de fil de fer, de bouchon et de chiffon animés au moyen de fils et de poulies. Des danseuses et des trapézistes, un lion, un éléphant et un phoque jongleur témoignent de la passion de Calder pour les arts de la scène et le mouvement. Il met en avant le plaisir du jeu, la joie apportée par des objets ludiques. En 1931, c’est Marcel Duchamp qui nomme « mobiles » ses sculptures énergétiques, terme polysémique désignant des objets en mouvement et les motifs d’un acte. Ses œuvres sont en apparence ludiques. Le processus technique qui déclenche le mouvement reste invisible et celui-ci prend alors une valeur magique. 
En parallèle, Calder poursuit les travaux de Marcel Duchamp sur l’art cinétique et la chronophotographie : à l’aide d’un stroboscope et d’un appareil photo, il décompose le mouvement de ses sculptures. Les deux artistes partagent une passion pour les mathématiques, la géométrie et la physique. Duchamp, qui visite l’atelier de Calder en 1931, suggère le terme « mobile » pour désigner ses œuvres aériennes. Qui donc mieux que lui pouvait associer art et auto-mobile…? 
Il s’agit donc d’enrichir le sport automobile d’une performance artistique et ne plus se fixer exclusivement sur la technique. L’objet automobile s’éloigne de sa fonction primaire qui est son aptitude à la victoire : il est question, avec le Art Car,  de provoquer une émotion non plus seulement sportive mais artistique en regardant tourner sur le circuit un objet polychrome.
Calder aura ces mots pour Hervé Poulain : - Gagne la course mais va doucement. On appréciera l’antithèse d’un tel souhait... L’art s’oppose alors à la compétition automobile où la prudence n’est pas de mise… Sauf à préserver l’objet artistique qui perd alors de sa valeur sportive. La BMW 3.0 CSL décorée devient alors le centre d’une dialectique entre le sérieux de la performance sportive et l’aspect ludique et gratuit de la performance artistique. 

L’œuvre de Calder est la star du Mans cette année-là. 
Celui-ci a réussi le pari d’introduire l’art dans le sport automobile de façon simple et accessible à tous. Elle sera mentionnée en tant que « Unusual projects » dans les archives de la Fondation Calder. La voiture se révèle belle et ludique et suscite encore aujourd’hui le regard admiratif de ceux qui la croisent ou croisent ses répliques. Au Mans, elle se révèlera performante jusqu’à la rupture de la transmission après 7 heures de course, alors qu’elle occupait la cinquième place au général et première de sa catégorie. 

Calder 3
Calder 4
Calder - Frédéric Debord
Calder replica

Après ce coup de maître, le projet se poursuit, des artistes sont retenus et Franck Stella est le premier à répondre, un an après la réalisation de Calder. En 1976, Franck Stella est un artiste américain reconnu, précurseur du mouvement Minimaliste. Exposé à 23 ans à la légendaire exposition Sixteen Americans au Muséum of Modern Art of New York, il fut à 34 ans, l'un de plus jeunes artistes à avoir de son vivant une rétrospective.
La compensation matérielle immédiate est anecdotique : le prêt d’une BMW que Stella eut tôt fait d’abîmer, peu habitué aux voitures à boite manuelle en bon américain qui se respecte… Avec la voiture, on lui fournit le modèle réduit d’un Coupé BMW.
Une idée s’impose immédiatement : recouvrir la voiture d’un papier millimétré composé d’un quadrillage de deux épaisseurs différentes et apposer de larges lignes noires pour que le tout ressemble à un dessin technique.

Mais la mise en œuvre fut compliquée sans ordinateur ! On imprima la grille dont on appliqua chaque partie à la main, puis qu’on colla et ainsi de suite … Ce fut un travail long, laborieux et délicat. Le résultat fut convaincant. L’artiste aidé d’un vernisseur, Walter Maurer, transposa alors le dessin sur la voiture de course, ce qui prit plusieurs centaines d’heures.
La voiture ainsi décorée était parfaite. Pour les photographes, elle tranchait sur les circuits avec ses lignes noires et blanches. Un objet austère et très graphique avec deux non-couleurs, le noir et le blanc, orné d’un design tel un calque appliqué sur la carrosserie, chaque centimètre quadrillé comme un papier millimétré surdimensionné pour transposer les courbes aérodynamiques de la BMW. Pour Franck Stella, c’est la première fois qu’il est amené à rejoindre le monde des objets réels avec son art. La BMW 3.0 CSL de 750 chevaux qui fera long feu aux 24 Heures avec un abandon après deux heures de course, marque en revanche une étape marquante dans la direction que celui-ci prit dans sa production artistique avec l’intégration d’espaces tridimensionnels. 

Stella 3
Stella 2
Stella 4
Stella 5
Stella 6

Ces deux premières créations furent et restent un véritable succès public et sportif et entrent au panthéon des œuvres d’art de l’art contemporain. Elles vont faire des émules et initient la série des Art Cars BMW qui se poursuit avec bonheur dans les années qui suivent. (To be continued…). 

Article écrit par Marie-Catherine Ligny 

Crédits photos : Marie Catherine Ligny / Jeff Mac Dougall / Getty photos / Frédéric Debord

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