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📬 Courrier des lecteurs - Les Art Cars BMW #2 - Lichtenstein et Warhol

Art Cars BMW Partie II

Quand on fait appel Ă  des artistes de renom s’inscrivant dans un mouvement artistique majeur, voire d’en ĂȘtre les fondateurs, pour dĂ©corer la carrosserie d’une voiture de course, il est difficile de faire abstraction de l’expression qui a prĂ©sidĂ© Ă  la crĂ©ation.

La fin des annĂ©es 50 et les annĂ©es 60 voient l’émergence d’une nouvelle expression artistique en Angleterre et aux Etats-Unis : le Pop Art, abrĂ©viation de « Popular Art », qui bouscule et remet en question les traditions. Il est question d’utiliser des procĂ©dĂ©s proches de la production industrielle, de s’approprier des objets de la vie courante, comme une bouteille en verre ou une boĂźte de soupe Campbell, pour en faire des Ɠuvres d’art. Ainsi, le rĂ©el et le populaire sont introduits dans le champ artistique afin de dĂ©sacraliser l’Ɠuvre d’art rĂ©servĂ©e Ă  une Ă©lite.
Des figures iconiques, objets de culte de la sociĂ©tĂ© moderne tels que Mickey Mouse, Mick Jaeger ou Marilyn Monroe sont utilisĂ©es, exaltĂ©es, ou au contraire rĂ©duites Ă  l’état de reprĂ©sentation dĂ©multipliĂ©e. La publicitĂ©, la sociĂ©tĂ© de consommation devient une source d’inspiration. Les Ɠuvres sont reproduites et clonĂ©es Ă  grande Ă©chelle, c’est l’ñge d’or de la sĂ©rigraphie.
Quelle meilleure pĂ©riode alors pour Ă©riger une voiture en Ɠuvre d’art emblĂ©matique, lieu de tous les fantasmes de la sociĂ©tĂ© de consommation amĂ©ricaine, objet industriel produit en grand nombre, et compagne du quotidien ? Et c’est bien lĂ  le gĂ©nie du pilote et amateur d’art HervĂ© Poulain, et du directeur de BMW Motorsport qui a bien compris la valeur ajoutĂ©e pour la marque. Les artistes interviennent gracieusement en accord avec la notion selon laquelle l’Ɠuvre d’art ne servant qu’à exprimer le Beau dans toutes ses acceptions, n’a pas Ă  ĂȘtre monnayĂ©e
 On ne s’attardera pas sur une telle position affichĂ©e par un commissaire-priseur chargĂ© Ă©ventuellement de les revendre Ă  l’avenir.

HervĂ© Poulain s’adresse en 1977 Ă  Roy Lichtenstein pour dĂ©corer ce qui sera la troisiĂšme Art Car, une BMW 320 de course, groupe 5.  
Roy est un artiste connu, et reconnu pour ses tableaux inspirĂ©s de l’univers de la BD. « Look Mickey » en 1961 met en scĂšne deux personnages cĂ©lĂšbres, identifiables, appartenant Ă  la culture populaire amĂ©ricaine, Mickey et Donald, dans une partie de pĂȘche. Le style est donnĂ©, le comic strip amĂ©ricain sert de toile de fond Ă  une reprĂ©sentation surprenante, bien loin des courants artistiques et des Ă©coles traditionnelles
 Lichtenstein est artiste et designer industriel : il crĂ©e des posters, des bijoux, des bouteilles de champagne tout en menant une carriĂšre de peintre. Il utilise des matĂ©riaux contemporains, la cĂ©ramique vernissĂ©e, le plexiglas, brouille les frontiĂšres et les conventions entre Art majeur et Art mineur.

Roy Lichtenstein

L’artiste accepte immĂ©diatement la proposition d’HervĂ© Poulain. Il dessine, commence par des esquisses sur papier, puis sur une maquette en bois. La tĂąche de reproduire le dessin sur le modĂšle Ă  Ă©chelle rĂ©elle est ardue et il ne faudra pas moins de 6 jours et 6 nuits aux techniciens pour la mener Ă  bien. La voiture est immĂ©diatement envoyĂ©e en France et exposĂ©e pour l’inauguration de l’exposition du Centre Pompidou Ă  Paris « L’art et l’Automobile ». Elle quitte Paris le lendemain pour le Mans oĂč HervĂ© Poulain et Michel Mignot l’attendent pour Les 24 Heures.

La voiture est absolument sublime, et il est difficile de ne pas la remarquer au milieu des concurrents avec sa livrĂ©e originale qui court sur les deux cĂŽtĂ©s de la carrosserie. ColorĂ©e, vibrante, l’Ɠuvre reprĂ©sente un paysage en symĂ©trie : un soleil et des lignes courant le long du fuselage formĂ©es de points Ben-Day, du nom de l’imprimeur Benjamin Henri Benday qui Ă©labora le procĂ©dĂ© d’impression de lignes de points d’une couleur sans dĂ©gradĂ© Ă  la fin du XIXĂšme siĂšcle, et caractĂ©ristiques du Pop Art, largement utilisĂ©s dans la publicitĂ© ou la BD. 

On distingue donc, cĂŽtĂ© conducteur un lever de soleil avec des nuages bleus, annonçant le jour Ă  venir, et cĂŽtĂ© passager, un soleil couchant sur des nuages rouges. Il est aisĂ© d’y reconnaĂźtre ainsi reprĂ©sentĂ©es les 24 heures de l’épreuve, avec le dĂ©placement du soleil sur un horizon vert aux rayons symbolisant le mouvement et plus prĂ©cisĂ©ment finalement le paysage vu par les pilotes en course. Ce paysage ornant la voiture n’est pas une reprĂ©sentation nouvelle pour l’artiste dont l’Ɠuvre s’est dĂ©jĂ  attardĂ©e sur ce motif en le liant Ă  la notion de dĂ©placement dĂšs 1964 avec des paysages en mouvement. En 1970, c’est carrĂ©ment des images mobiles qui vont ĂȘtre travaillĂ©es avec une installation Ă  Ă©crans multiples en format 35 mm. 

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Outre les paysages, Lichtenstein s’est dĂ©jĂ  intĂ©ressĂ© Ă  l’engin en dĂ©placement comme reprĂ©sentation artistique. En 1962 c’est « Tex ! » et son avion de chasse en plein combat aĂ©rien et « Whaam ! » en 1963 du mĂȘme registre empruntĂ© Ă  la BD (on notera l’utilisation d’une ponctuation exclamative dans le nom de l’Ɠuvre faisant rĂ©fĂ©rence Ă  un dialogue ou Ă  une onomatopĂ©e appartenant Ă  l’univers de la BD). « In the car » en 1963 met en scĂšne un couple dans l’habitacle d’une automobile dont le mouvement est suggĂ©rĂ© par des lignes horizontales. Ces Ɠuvres tĂ©moignent de la fascination de l’artiste pour les machines. « Salute to Aviation » de 1968 n’est pas sans rappeler dans un de ses motifs gĂ©omĂ©triques l’emblĂšme circulaire de BMW instituĂ© pour rendre hommage au logo d’origine de la marque reprĂ©sentant des hĂ©lices en rotation, crĂ©Ă© avant la PremiĂšre Guerre Mondiale. 

On aura compris que le travail effectuĂ© sur la BMW s’inscrit merveilleusement dans une dĂ©marche artistique liĂ©e Ă  l’industrialisation, la reproduction mĂ©canique, les machines en mouvement. Roy Lichtenstein dĂ©clarera qu’il s’agit avec sa dĂ©coration de faire gagner 5 miles par heure au pilote et de jeter un trouble dans l’esprit des autres concurrents. Il faut croire que l’art sorcier a fonctionnĂ© puisque la voiture terminera l’épreuve premiĂšre de sa catĂ©gorie.  

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En 1979, l’opĂ©ration se poursuit avec une puissante BMW M1, groupe 4 de 470 chevaux. 

C’est un modĂšle imaginĂ© par la filiale BMW Motorsport, inspirĂ© d’une Ă©tude qui date de 1972 menĂ©e par BMW Turbo, en collaboration avec Giorgio Giugiaro et sa sociĂ©tĂ© Ital Design pour dĂ©finir la forme. La construction devait ĂȘtre assurĂ©e par les usines Lamborghini qui en difficultĂ©, laissent ce rĂŽle Ă  une firme allemande de Stuttgart qui en assure l’assemblage. La M1 sera produite Ă  460 exemplaires mais le modĂšle course en question est unique. 

On ne prĂ©sente plus Andy Warhol chantre du Pop Art qui assoit son art et sa notoriĂ©tĂ© avec un mode de production mĂ©canique reprenant des objets triviaux du quotidien de l’amĂ©ricain moyen comme des boites de soupe ou des figures du star system dont il va multiplier les images par la technique de la sĂ©rigraphie. Mais la rĂ©pĂ©tition sĂ©rielle Ă  l’image de la production en masse de la sociĂ©tĂ© de consommation en pleine expansion n’exclut pas la patte de l’artiste qui se manifeste alors dans des imperfections comme autant de traces de sa subjectivitĂ©.  
Lorsque Warhol se lance dans le projet, l’Automobile est loin d’ĂȘtre absente de son expression et de ses recherches artistiques. « Female Fashion Figure with 1959 Plymouth » associe la mode fĂ©minine aux lignes Ă©lĂ©gantes d’une belle amĂ©ricaine, de mĂȘme que les sĂ©ries Pontiac et Cadillac reproduites par l’artiste.  En tant qu’objet industriel produit en masse et iconique de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine des annĂ©es 60, la voiture et sa puissance de locomotion occupe une place de choix dans l’imaginaire Pop Art.

Female Fashion Figure
Twelve Cadillacs

Andy Warhol se lance dans un premier projet sur la maquette d’une BMW 320 qu’il recouvre d’une peinture noire dĂ©corĂ©e de fleurs violette façon camouflage 
 Il faudra toute la diplomatie d’un HervĂ© Poulain pour convaincre l’artiste qu’il est hors de propos de placer sur la ligne de dĂ©part des 24 Heures du Mans une voiture en tenue de camouflage dans une compĂ©tition de cette envergure sur le sol français 
 a fortiori une voiture allemande prenant des allures de voiture militaire. C’est alors que Warhol propose de se rendre Ă  Munich pour peindre lui-mĂȘme la carrosserie. 

Warhol peignant

Qu’à cela ne tienne 
 Poulain espĂ©rait des Marilyn et des boĂźtes de soupe mais Warhol rĂ©alise un happening tout droit sorti de l’expressionnisme amĂ©ricain des annĂ©es 50. Il utilise une laque qui sĂ©chant vite autorise les retouches, les recouvrements. L’artiste effectue le travail Ă  grands coups de pinceaux avec des couleurs se fondant les unes sur les autres, imprimant de larges traits dans l’épaisseur de la peinture avec le manche de son pinceau, laissant l’empreinte de ses doigts visibles dans une gestuelle de mouvements rapides, en accord avec la finalitĂ© de l’objet. 

L’équipe de cinĂ©ma chargĂ©e de filmer Andy Warhol en action arrivera aprĂšs la bataille : l’Ɠuvre est terminĂ©e en moins d’une demi-heure. Il ne restera plus qu’à reprendre la pose pour quelques photos Ă  inscrire dans l’histoire de ce happening. La peinture est imparfaite et porte les marques de l’auteur comme pour affirmer la prĂ©dominance du sujet sur l’objet industriel ; en mouvement, les lignes et les couleurs se fondent les unes sur les autres en grosses taches dans un flux dynamique, semblant dĂ©gouliner sous l’effet de la vitesse du bolide annonçant le Bad Painting. 

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Techniquement et d’un point de vue artistique, la voiture est une rĂ©ussite. ComplĂ©tĂ©e d’un aileron arriĂšre, elle effectuera un des meilleurs temps des Art Cars aux 24 Heures du Mans sur 284 tours, 6Ăšme temps au scratch, 3875 km Ă  161,45 km/h Ă  23 tours seulement du vainqueur ; seconde de sa catĂ©gorie derriĂšre un certain Paul Newman.
HervĂ© Poulain confiera avoir fait un tĂȘte Ă  queue avec la voiture dont il se sort et sort le bolide sans une Ă©gratignure. Celle-ci est dĂ©finitivement classĂ©e dans la catĂ©gorie des Ɠuvres d’art, en tant que Rolling sculpture, ambassadrice de la marque.

En 2009, Ă  Hockenheim, Jochen Neerpasch, ancien fondateur et directeur de BMW Motorsport et Ă  l’origine des Art Cars BMW, pilotera une derniĂšre fois la M1 avec Ă  ses cĂŽtĂ©s, Franck Stella, auteur du second opus. 
Il reconnaĂźt d'ailleurs avoir complĂštement oubliĂ© qu’il pilotait une Ɠuvre d’art valant plusieurs millions d’euros. Ce qui en cela tĂ©moigne de la rĂ©ussite de l’opĂ©ration : associer l’art et la mĂ©canique au service de la performance sportive. 

(To be continued...) 

Article écrit par Marie-Catherine Ligny 

Crédits photos : Getty Images, The Andy Warhol Foundation for the Visual arts, Motorsport, Frédéric Debord

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