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📬 Courrier des lecteurs - Les Art Cars BMW #3 Jagamara, Mahlangu, Holzer et Koons

Art Cars BMW Partie III

Les deux Art Cars BMW de 1989 et de 1991 ont pour point commun d’avoir été décorées par des artistes à la culture et à la sensibilité éloignées de la société qui les a conçues.
Il est intéressant de voir comment les démarches artistiques ancestrales, ancrées dans une pratique collective et symbolique ont pu s’inscrire dans la mise en valeur d’une technologie et d’une performance mécanique et sportive. 
En 1989, BMW Australie se met en quête d’un artiste indigène pour peindre une voiture. Le choix du véhicule se porte sur une M3 intégralement noire préparée par le département Motorsport Australie et pilotée à l’origine par Franck Gardner, vainqueur en 1987 au championnat australien AMSCAR. Il est question et c’est l’option qui définit le projet, de la décorer avec des éléments appartenant à la culture aborigène et d’en faire un chef-d’œuvre. 
Celle-ci se caractérise par une représentation picturale comportant des motifs géométriques qui ne représentent pas des entités abstraites mais bien au contraire des éléments appartenant à l’univers, symbolisant l’eau, les animaux, les hommes, le désert. Et toujours dans une vision aérienne, comme vus du ciel. D’autre part, l’ensemble des motifs représente ce qui est nommé un dreaming c'est-à-dire un mythe religieux transmis aux générations depuis la nuit des temps. Les dreamings organisent les croyances, les modes de vie et sont une source essentielle de l’inspiration artistique de la culture aborigène. C’est, comme le terme anglophone semble l’indiquer,  le temps du rêve, le temps au cours duquel le Premier Etre traversa le pays en façonnant les lieux et les êtres. Le dreaming permet la transmission du savoir, des valeurs culturelles et des croyances par des chants, des danses, des récits de création et une représentation graphique par la peinture. Sont nommées aussi ainsi l’ensemble des croyances d’un individu qui lui sont propres.
Le choix se porte sur Michael Jagamara Nelson né en 1946. Issu de la culture aborigène, il a déjà une grande notoriété à la conception du projet. Elevé dans l’arrière pays de l’Australie centrale et dans le bush, il tient ses techniques ancestrales de son grand-père et est un des artistes aborigène les plus prolifiques. En 1984, il remporte le Prix National d’art aborigène ; en 1985, son tableau « Five stories » est l’œuvre la plus reproduite en Australie. Il réalise en 1987 une fresque murale de 8 mètres pour le hall d’entrée de l’Opéra de Sydney ainsi qu’une mosaïque pour la cour du Parlement australien. Artiste populaire, c’est naturellement vers lui que BMW Australie se dirige. 

Michael Jagamara Nelson

Très vite se pose la pérennité de l’œuvre et la question de la résistance de la peinture utilisée. Un test de passage au four est alors effectué sur une portière, qui sera exposée ensuite au Power House Museum. La décoration de la voiture prendra un mois au cours duquel Jagamara sera assisté par son épouse. Certains affirmeront que le travail n’aura pris qu’une semaine. Peu importe, le résultat est là. Curieusement l’association de la culture traditionnelle aborigène et de la technologie allemande contemporaine n’est pas aussi détonante qu’on pourrait l’imaginer, bien au contraire : la voiture, icône du sport automobile européen,  se trouve alors « aborigénisée » par une technique qui s’appuie sur le mode de vie ancestrale des aborigènes, le nomadisme, donc le déplacement dans l’espace, ce qui est la fonction première de l’automobile. 
A partir de cette œuvre, la peinture sur voiture sera en vogue dans tout le désert occidental d’Alice Springs, et la portière deviendra un support privilégié pour représenter les dreamings.

Michael Jagamara Nelson
Michael Jagamara Nelson
Michael Jagamara Nelson

L’Art Car suivante est de la même veine. Il s’agit d’une BMW 525i de 1991. L’artiste choisie pour la décorer est une femme et la seule représentante féminine du continent africain à être engagée par BMW dans cette aventure, la sud-africaine Esther Mahlangu, appartenant à l’ethnie des Ndebele. Dans cette culture, ce sont les femmes qui sont chargées de représenter les grands événements de la vie du village comme les mariages, les naissances, toutes les cérémonies rythmant la vie des habitants. Les murs vont alors s’orner de dessins et servent de panneaux, de tableaux d’affichage et deviennent des espaces de dialogue. Les femmes rendent ainsi publics les événements de la communauté et sont par là le moteur de la cohésion sociale. Si jusqu’à la première moitié du XXeme siècle les couleurs des inscriptions sont celles qu’on trouve dans les matériaux naturels utilisés à savoir des nuances d’ocre et de jaune, les couleurs vives apparaissent progressivement pour devenir chatoyantes. Les symboles représentés trouvent un écho dans les scarifications qui ponctuent les passages à l’âge adulte, l’affirmation de l’appartenance à un clan ou encore servent à éloigner les esprits négatifs ou malveillants. Les pinceaux sont des plumes de poulet ou une plante appelée « baboon tail » ce qui confère au geste de l’artiste une authenticité originelle. Les dessins représentés sont principalement des rectangles, des losanges, des chevrons. La décoration de la BMW est décidée un an après la libération de Nelson Mandela, celui-là même qui va donner une orientation nouvelle à la politique de l’Afrique du Sud et permettre l’expression culturelle des ethnies représentées.  
La notoriété d’Esther Mahlangu ne cessera alors de croître et elle sera exposée dans le monde entier.

Mahlangu
Mahlangu
Mahlangu
Mahlangu
Mahlangu

En 1999, l’impressionnante BMW V12 LMR est plébiscitée pour réaliser à son tour l’alchimie étonnante de l’art et de la technologie automobile. Décorée, elle prendra part aux essais préliminaires des 24 Heures du Mans mais ce sera une autre BMW V12 LMR qui gagnera. L’artiste sélectionnée Jenny Holzer est célèbre pour utiliser les mots et les phrases comme matériaux artistiques. Il s’agit de truismes laconiques d’abord collés de nuit sur les palissades des chantiers et les murs des immeubles puis exposés sur les grands événements artistiques.

Jenny Holzer

En 1982, l’artiste fait défiler sur un écran lumineux géant ses phrases dans Time Square telles que « Money creates taste », « You must have one grand passion » « Abuse of power comes as no surprise » : il est question avec ces messages de faire prendre conscience au lecteur de la manipulation dont il est l’objet.  Ses textes sont projetés dans les expositions, les espaces urbains, les espaces naturels de manière à être lus et diffusés au plus grand nombre. Accueillie pour être récompensée à la biennale de Venise en 1990, elle parsème son trajet de messages, de l’aéroport au vaporetto qui la transporte, dans les magasins qu’elle croise sur sa route.

Jenny Holzer
Jenny Holzer

Tout devient support, un banc, un mur, une esplanade, des marches … Et donc pourquoi pas la voiture, machine de consommation, outil permettant de transcender les désirs de puissance et de mobilité. L’automobile, fonctionnelle, devient alors une icône chargée de véhiculer le sublime. Et comme sublime peut-on imaginer alors plus représentatif que la BMW V12 Le Mans Roadster, 12 cylindres en V, 5990cm3, 580 ch pour 340 km/h de vitesse max : une voiture de course transformant la masse en vitesse, la puissance des chevaux et de la technologie, et devenant la 15eme Art Car BMW. « J’apprécie l’aérodynamisme et l’esthétique de ces voitures magnifiques aux courbes pures » déclare Jenny que la proposition emballe au point d’aller s’entraîner sur les circuits. 
Cette œuvre d’art est une machine à remporter qui va porter cinq aphorismes polémiques sur ses flancs, son aileron et le capot arrière. La carrosserie est laquée de blanc, les lettres sont chromées, recouvertes d’une substance phosphorescente qui va le jour refléter le ciel et la nuit renvoyer une lumière bleue accumulée pendant le jour, symbole de la marque :
-    The unattainable is invariably attractive (L’inaccessible est forcément attirant).
-    You are so complex, you don’t respond to danger (Tu es si complexe que tu ne réagis pas au danger).
-    Lack of charisma can be fatal (Le manque de charisme peut être fatal.).
-    Monomania is prerequisite of success (La monomanie est nécessaire au succès.) .
-    What urge will save us now that sex wont (Quel désir nous sauvera maintenant que le sexe ne le peut plus.) 
Une sixième inscription majeure court sur l’ensemble de la voiture : « Protect me from what I want » (Protège moi de mes désirs.). 

Jenny Holzer
Jenny Holzer
Jenny Holzer

On comprend bien que les six inscriptions sont autant d’hymne à l’aspect mythique et à l’aura du sport automobile et réussissent ce pari insensé de louer et de mettre en exergue ce qu’elles sont censées critiquer : les pièges des désirs capitalistes. Chacune de ces phrases est bien évidemment une allusion, voire surtout finalement une ode à la magie de la vitesse, à la course au prochain record, à l’intrépidité acquise par l’entraînement, à l’entêtement à vaincre, et à la rage qui pousse inexorablement vers l’excellence. « L’ivresse créée par un moteur puissant semble aussi forte que la jouissance sexuelle. »  déclarera Jenny Holzer. A qui nous laissons la responsabilité de ce dernier propos.

Et c’est tout naturellement que nous terminerons cette série d’articles dédiés aux Art Cars BMW qui ont marqué aussi bien le monde sportif de l’Automobile que celui de l’art contemporain, avec le dernier opus, la BMW M3 GT2 peinte en 2010 par Jeff Koons qui semblera aux yeux des commentateurs critiques, le mieux réussir à transcender par l’Art la puissance et l’énergie développées par le véhicule. C’est l’artiste lui-même qui déclarera au cours d’une interview son intention de se voir attribuer la décoration d’une BMW, désireux de  s’inscrire dans la lignée des Calder, Stella, Lichtenstein et Warhol. La voiture sera présentée officiellement au Centre Georges Pompidou à Paris, là où celle de Lichtenstein l’avait été. Par ailleurs, dans une continuité historique que Koons adore, sa BMW portera au départ des 24 Heures du Mans où elle est engagée le numéro de course 79, année de l’élaboration de la Art Car warholienne.  
Dès fin 2009, Koons se met au travail avec ses collaborateurs, des designers et des ingénieurs BMW. La motivation vient aussi sans doute de la déclaration d’un Bono, chanteur de U2, qui demande au moment de l’élection de Barack Obama, le retour de l’automobile comme objet sexuel (sic), à savoir une voiture dont on peut tomber amoureux. 

Jeff Koons
Jeff Koons
Jeff Koons
Jeff Koons
Jeff Koons

Parallèlement à la réflexion sur la conception de la décoration, Koons se soumet à des stages intensifs de pilotage à Sebring en Floride à bord de BMW de course. L’artiste a toute liberté pour monter le projet artistique de son choix mais avec toujours la contrainte de ne pas modifier les qualités dynamiques du véhicule et en particulier de ne pas l’alourdir et amoindrir sa compétitivité. On doit intégrer les notions d’énergie, de mouvement, de lumière en s’intéressant à l’historique des illustrations des voitures de course. La voiture doit par ailleurs exprimer la puissance de son moteur et son énergie dans le mouvement, même à l’arrêt : le spectateur qui la contourne doit percevoir ces notions qui lui sont intrinsèques. Ce n’est que trois mois avant l’échéance que la solution technique est trouvée : l’application d’un film vinyle et l’utilisation du nuancier Pantone comportant 20 couleurs très vives qui vont être reproduites et appliquées par des machines d’impression numérique en hexachrome. Toute la difficulté consiste à reproduire l’esquisse élaborée par l’artiste sur la carrosserie. Les maîtres mots de Koons seront « Shiny and glossy », assurés par une double couche de vernis transparent. Le résultat est époustouflant et la signature de l’œuvre aura donc lieu à Paris sur une musique de Led Zeppelin. Koons qui craint la frilosité des pilotes chargés de mener l’œuvre d’art d’un artiste pesant plusieurs millions de dollars à la victoire, sera symboliquement nommé 4eme pilote. Hélas, la voiture aura une défaillance technique après 53 tours mais on aura le plaisir de la voir tourner l’année suivante à Goodwood. De très belles photographies la représenteront à l’aube au pied de la Tour Eiffel ou dans l’immensité naturelle d’un fjord norvégien.

Jeff Koons
Jeff Koons

C’est avec la chatoyante BMW de Jeff Koons que se conclut l’aventure incroyable de ces puissantes BMW décorées par les artistes emblématiques de leur époque, donnant naissance à de véritables icônes, puissantes et pleines d’énergie, à l’initiative de quelques hommes persuadés que le monde de l’Automobile avait à faire avec celui de l’Art. 

Article écrit par Marie-Catherine Ligny 

Crédits photos : Thimothy Greenfield-Sanders, Gordon Calder, ICA London, Tomirri Photography

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