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📬 Courrier des Lecteurs - Les Femmes dans l'Automobile #9 - Les Filles de Brooklands

Des anglaises pas comme les autres... 

On imagine mal aujourd’hui quelle fut l’imprĂ©gnation des femmes dans l’actualitĂ© sportive automobile du dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle. Pour faire sa rĂ©clame, l’industrie automobile s’est trĂšs vite emparĂ©e de l’image de la femme, associant aux lignes des carrosseries les courbes d’une silhouette et d’un sourire fĂ©minins, dans la tentative toute commerciale de sĂ©duire le futur acquĂ©reur. 

Mais les femmes ne se contentent pas de jouer ce rĂŽle de mise en valeur toujours un peu niais mais accĂšdent trĂšs tĂŽt Ă  une place prĂ©pondĂ©rante et trĂšs active dans la liste des records de vitesse et d’endurance participant Ă  la mise en avant des marques. Celles-ci ont vite compris l’intĂ©rĂȘt Ă©conomique et publicitaire de confier des volants Ă  des Ă©quipages fĂ©minins. Les femmes vont donc concourir Ă  Ă©galitĂ© avec les hommes sur des engins dont la seule adaptation Ă  leur supposĂ©e fragilitĂ© va ĂȘtre quelques coussins placĂ©s judicieusement pour atteindre les pĂ©dales ou le frein Ă  main. 

Sur les circuits et sur les routes, les Ă©preuves fleurissent Ă  partir des annĂ©es 20. Chaque pays a compris l’intĂ©rĂȘt de multiplier celles-ci pour promouvoir la toute jeune production automobile. En Angleterre, Hugues Locke King, richissime propriĂ©taire terrien, a crĂ©Ă© en 1906  le circuit Ă  virages relevĂ©s de Brooklands, premier circuit permanent au monde, oĂč les marques vont pouvoir s’affronter. DĂ©pressif, accablĂ© par les difficultĂ©s financiĂšres d’un tel projet, c’est son Ă©pouse Ethel qui reprend le flambeau, lĂšve de nouveaux fonds et achĂšve le projet. Et c’est encore elle qui inaugure le circuit au volant de son Itala, avec son mari comme passager. MalgrĂ© son intervention efficace, les membres du Brooklands Automobile Racing Club interdisent trĂšs rapidement aux femmes l’accĂšs au circuit. Devant les rĂ©actions Ă  cette dĂ©cision parfaitement arbitraire, Ă  partir de 1908 sont organisĂ©es des courses rĂ©servĂ©es aux femmes dont le Ladies Bracelet Handicap. Huit femmes sont engagĂ©es dans la premiĂšre Ă©dition dont Ethel Locke. NĂ©anmoins le bureau du BARC reste inflexible jusqu’en 1920, date Ă  laquelle les femmes sont autorisĂ©es Ă  concourir, mais avec l’obligation d’ĂȘtre flanquĂ©e d’un chaperon-mĂ©canicien. 

Ouverture circuit
Ethel Locke

Chaque pays a dĂ©sormais son circuit, ses rallyes et ses courses prestigieuses qui drainent les concurrents aux quatre coins de l’Europe, les Mille Miglia, le Mans, La Targa Florio, le Monte Carlo, le Grand Prix de Brooklands. Les femmes s’illustrent sur Bugatti, Maserati, Alfa Romeo, Hispano, Delage, Delahaye, Talbot, Amilcar, Daimler, Mercedes, Austin, Bentley qui n’hĂ©sitent plus Ă  confier leur dernier modĂšle de course aux gentlewomen drivers. En 1933, en France, Peugeot organise Ă  MontlhĂ©ry les Grandes JournĂ©es fĂ©minines en 301, sur 25 km. 

En 1929, la duchesse d’UzĂšs crĂ©e le Rallye Paris-Saint-RaphaĂ«l, accompagnĂ©e de l’expertise technique du comte de Rohan Chabot, avec l’Automobile Club du Var. Il s’agit d’une course de rĂ©gularitĂ© au dĂ©part d’Orly, en plein hiver, qui se dĂ©roule sur quatre jours et trois Ă©tapes pour rejoindre la ville de Saint-RaphaĂ«l, se concluant par un concours d’élĂ©gance, fĂ©minitĂ© oblige. Nevers, Vichy, Lyon, Saint-Étienne, Grenoble, puis la route NapolĂ©on avec Sisteron, Manosque, Marseille, Toulon, FrĂ©jus et enfin Saint-RaphaĂ«l. Les Ă©lĂ©gantes de la haute sociĂ©tĂ© europĂ©enne s’y pressent. Une partie du parcours se fait sur la neige et le verglas. En 1932, Ă  quelques centaines de km du dĂ©part, cette Ă©preuve coĂ»tera la vie Ă  la jeune RenĂ©e Friederich, fille du concessionnaire Bugatti de Nice, dont la Delage D8-S cabriolet percute violemment un arbre aprĂšs avoir dĂ©rapĂ© sur un plaque de verglas, Ă©pargnant son mĂ©canicien. 

Paris - Saint Raphaël
Renée Friederich

Le rallye Monte Carlo, lancĂ© depuis 1911, prend toute sa mesure. Le dĂ©part en plein hiver rend l’épreuve d’autant plus passionnante. Certains concurrents sont au volant de voitures dĂ©couvertes 
 On imagine aisĂ©ment l’inconfort ! Le point de dĂ©part s’il est commun, doit ĂȘtre rejoint Ă  partir des diffĂ©rentes villes d’Europe dont sont originaires les concurrents. Bucarest, Varsovie, AthĂšnes, Gibraltar, Palerme, Constantinople, Reims, Paris 
 Plusieurs concurrentes participent au rallye dĂšs sa crĂ©ation. Les plus grands champions masculins sont prĂ©sents et il n’est pas rare de voir les concurrentes se placer dans les dix premiers rangs Ă  l’arrivĂ©e, indĂ©pendamment de la coupe des Dames spĂ©cialement crĂ©Ă©e Ă  leur intention. 

Monte-Carlo /1
Monte-Carlo 2
Monte-Carlo 3

En Angleterre, c’est le Mille Miles RAC Rallye qui, au mois de mars, mĂšnent plusieurs centaines de vĂ©hicules Ă  travers tout le pays. Brooklands voit alors fleurir les talents fĂ©minins : Ă  la mort de son Ă©poux, Ethel Locke qui reprend la direction du BARC abolit immĂ©diatement l’interdiction faite aux femmes de concourir. Les jeunes femmes s’élancent alors sur le circuit avant d’aller briller au Monte Carlo, Ă  la Coupe des Alpes en n’hĂ©sitant pas Ă   piloter de trĂšs grosses voitures, telle Margaret Allen avec sa Bentley 6,5 litres. 

Parmi elles, Fay Taylour (1904 – 1983) qui apprend Ă  conduire une voiture Ă  12 ans. Elle commence par une carriĂšre motocycliste, et dĂ©bute Ă  Brooklands en 1931 au volant d’une Talbot 105 affichant plus de 150 km/h de moyenne. L’annĂ©e suivante, elle est seconde avec une Alfa Romeo Monza, mais aussitĂŽt disqualifiĂ©e car visiblement ivre de joie par sa victoire, elle manque dans son enthousiasme d’écraser des officiels. Elle aurait dĂ©clarĂ© que seul un homme plus rĂ©sistant que  son volant de course serait susceptible de lui faire abandonner la compĂ©tition automobile
 Ce qui visiblement ne fut pas le cas puisqu’elle participa Ă  de nombreuses courses dans le monde entier. Sympathisante des Chemises Noires, maĂźtresse d’Oswald Mosley, leader fasciste britannique, elle est arrĂȘtĂ©e en 1941 et passe trois ans en prison. En 1949, on la retrouve nĂ©anmoins sur les circuits affrontant de jeunes pilotes tels que Stirling Moss ou Peter Collins. 

Fay Taylour 1
Fay Taylour 2
Fay Taylour 3

Kay Petre (1903 – 1994) fait ses deux premiers podiums avec ses deux premiĂšres courses. Elle fut sans doute en Angleterre une des pilotes fĂ©minines la plus mĂ©diatisĂ©e. En 1933, elle dĂ©bute sa carriĂšre au volant d’une Bugatti 35C. Elle participe au Mans en 1934 sur une Riley Ulster avec Dorothy Champney. Elles forment le seul Ă©quipage exclusivement fĂ©minin et terminent premiĂšre des dames et treiziĂšme sur 42 au classement gĂ©nĂ©ral. Minuscule petite bonne femme de 1m47, Kay Petre s’était fait fabriquer un sorte de coussin-baquet qu’elle installait dans les vĂ©hicules qu’elle pilotait afin d’atteindre les pĂ©dales. En 1935, elle concourt pour le titre de la femme la plus rapide de Brooklands au volant d’une imposante Delage 10,7 litres 1924 qui affiche un record du tour Ă  134 mph 
 215,65 km/h face Ă   Gwenda Hawkes sur Derby-Miller 1600 dont le silencieux explosa en cours d’épreuve. Celle-ci, acharnĂ©e et bien dĂ©cidĂ©e Ă  montrer ce que sa machine avait dans le ventre, et elle par la mĂȘme occasion,  revint le lendemain et battit le record mais un peu tard. NĂ©anmoins, elles acquiĂšrent toutes deux le fameux Ă©cusson attestant qu’elles sont dĂ©passĂ© les 130 mph. 

On retrouve Kay au Mans l’annĂ©e suivante au volant d’une Riley. Elle fait partie de l’équipe Austin. Pilotant une MG monoplace Ă  la course de 500 Miles Ă  Brooklands, elle est littĂ©ralement Ă©peronnĂ©e par Reg Parnell qui dut confondre la course avec les jeux du cirque. En effet il n’est pas rare de voir ces messieurs se comporter en adversaire pas toujours trĂšs gentlemen ce qui leur vaut des amendes et des peines d’interdiction de circuits. Dans le cas prĂ©cis, Kay en sort gravement blessĂ©e mais vivante, et l’annĂ©e qui suivit la vit frĂ©quenter plus souvent les salles d’opĂ©rations de chirurgie rĂ©paratrice que les circuits. Le coupable quant Ă  lui fut privĂ© de courses pendant une annĂ©e.  Kay ne retrouva plus sa dextĂ©ritĂ© de pilote et s’engagea dĂ©sormais  dans des rallyes. Journaliste, elle devint consultante pour le choix des couleurs de carrosserie et de la sellerie chez Austin. On sait qu’elle aimait particuliĂšrement accorder la  couleur de sa combinaison de pilote bleu ciel  à celle de ses voitures ; elle avait ainsi fait repeindre sa premiĂšre Bugatti pour Ă©viter toute faute de goĂ»t chromatique.

Kay Petre 1
Kay Petre 2
Kay Petre 3
Kay Petre 4

Elsie « Bill » Wisdom (1904 – 1972) affublĂ©e d’un surnom masculin par ses frĂšres aĂźnĂ©s en raison de ses aptitudes Ă  les suivre quel que soit l’enjeu, roule en Frazer – Nash ou avec la Leyland –Thomas de Lord Howe que lui offre son mari, automobile impressionnante de 7,2 litres de cylindrĂ©e qui donne des sueurs froides aux officiels de Brooklands. Ceux-ci lui interdisent de participer Ă  la Three Laps Ladies Handicap Race et la contraignent Ă  passer un test de pilotage malgrĂ© ses rĂ©centes victoires sur circuit ou en courses de cĂŽte. Ils sont finalement bien obligĂ©s de reconnaĂźtre ses compĂ©tences en la matiĂšre. D’ailleurs ce jour-lĂ  elle gagne la course. 
En 1932, elle remporte sur Riley 9 en Ă©quipe avec Joan Richmond le relais deux fois 12 heures et le Mille Miles devant tous les pilotes masculins et les Ă©quipes d’usines. Elle s’engage plusieurs fois au Mans, accompagnĂ©e de son mari qui reconnaĂźt aisĂ©ment qu’elle est bien meilleure pilote que lui. Quelques accidents douloureux dont elle se relĂšve toujours avec vaillance Ă©maillent son parcours. La Seconde Guerre Mondiale met un terme Ă  sa carriĂšre sur circuit comme pour la plupart et elle participe dĂ©sormais entre 1949 et 1951 Ă  la Coupe des Alpes et au Monte Carlo avec son Ă©poux. Il semble qu’un accident provoquĂ© par un touriste en 1951 sonne le glas de sa carriĂšre sportive bien remplie.

Elsie Wisdom
Elsie Wisdom 2

Les succĂšs Ă©clatants de ces jeunes femmes dans cette premiĂšre moitiĂ© du vingtiĂšme siĂšcle dĂ©montrent Ă  quel point la compĂ©tition automobile n’est pas un secteur rĂ©servĂ© aux seuls pilotes masculins, malgrĂ© tous les efforts dĂ©veloppĂ©s pour leur en barrer le chemin. 
On peut noter qu’elles ont souvent Ă©tĂ© accompagnĂ©es et soutenues par des hommes, amis, amants, mentors, industriels, Ă©poux qui croyaient infiniment en leurs compĂ©tences et qui n’hĂ©sitaient pas Ă  mettre leur fortune et leur confiance Ă  leur service, Ă  reconnaĂźtre leur suprĂ©matie sportive et Ă  inscrire ainsi leur patronyme sur la liste des grands pilotes automobiles du vingtiĂšme siĂšcle.  

Merci Ă  Marie-Catherine Ligny pour cet article đŸ’Ș

Crédits photos : Brooklands Museum et National Portrait Gallery.