Gabriel Voisin

Gabriel Voisin, où quand un avionneur devient constructeur automobile

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Depuis toujours, le monde de la voiture regorge de fortes personnalités qui marquent par leur audace, leur créativité, l’histoire de l’automobile. Nul doute que Gabriel Voisin fut un de ceux là. Le parcours de ce flamboyant personnage mérite un petit rappel.

Gabriel Voisin l’avionneur

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Gabriel Voisin est né en 1880 à Belleville sur Sâone. Après des études aux Beaux Arts de Lyon, il rentre, en 1903, comme dessinateur chez Ernest Archdeacon pionnier dans le domaine de l’aéronautique. Le jeune homme fait preuve de créativité et d’initiative puisqu’après avoir modifié un planeur en hydravion, il effectue le 1er vol piloté de ce même type d’avion.

C’est en 1907 qu’il fonde, avec son frère Charles, l’entreprise « Voisin frères ».

Dès l’année suivante, il conçoit un avion avec lequel Farman réussit le premier vol en boucle sur un kilomètre avec décollage et atterrissage autonomes. Il s’en suit alors des années fastes, la Première Guerre mondiale venant conforter le succès de l’avionneur puisqu’il fabrique plus de 10 000 avions pour l’armée durant cette période, vendant même ses licences en Russie.

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Passage à l’automobile

La guerre terminée, Gabriel Voisin a conscience qu’il va falloir trouver d’autres débouchés pour remplir son usine d’Issy les Moulineaux. Il se détourne alors de l’aviation pour la voiture, étant convaincu qu’elle a un avenir prometteur.

Il reprend un projet, porté par les ingénieurs Artault et Dufresne, qu’André Citroën vient de refuser. C’est ainsi que sort en février 1919 la M1/C1, première voiture Voisin à moteur 4 cylindres sans soupapes sous licence Knight de 3969cc pour une puissance de 76cv.

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C’est le début de l’aventure automobile pour Voisin qui n’aura de cesse de produire des voitures toujours plus abouties, l’utilisation de l’aluminium pour la construction de la carrosserie en étant une facette.

Après la C2 à moteur 12 cylindres non lancée en production, la C3 apparaît. Plus puissante que la C1, elle se présente sous forme d’une torpédo, mais se vend aussi sous forme de châssis nu. Elle peut être également dotée de freins sur l’essieu avant ce qui est encore rare à cette époque.

Ses bonnes performances, en version course, au Grand Prix de l’ACF 1922 à Strasbourg apportent à la marque une certaine renommée.

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Les Voisin restent des voitures chères. Il est alors décidé de produire une voiture plus modeste, la C4. Toujours motorisée par un 4 cylindres sur un empattement inférieur à la C2, elle restera au catalogue jusqu’en 1926.

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Jusque-là, le dessin des berlines produites reste assez traditionnel et la forme carrée domine toujours. Une première évolution du design apparaît en 1925 où sur la C7, on voit une carrosserie qui privilégie la dimension des surfaces vitrées. Cette auto prendra rapidement le nom de « lumineuse » même si cette appellation n’a pas été donnée par l’usine.

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La C11 arrive au catalogue en 1926. C’est un tournant dans la gamme Voisin puisque Gabriel Voisin propose à sa clientèle une voiture motorisée par un 6 cylindres de 2326cc pour 66cv. Certes, la puissance n’est pas démentielle, mais c’est un 6 cylindres, plus souple à la conduite et toujours sans soupapes.

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Pour égayer ses modèles que certains trouvent trop austères, le client peut choisir d’y apporter une note de fantaisie avec des intérieurs très typés Arts Déco.

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Les C12, C14, C15 et C16 apparaissent au catalogue entre 1926 et 1929.

La C15 personnelle de Gabriel Voisin est le témoin de cette époque. Toujours propulsée par le 6 cylindres, elle reçoit une peinture jaune décorée dans l’esprit de cette période.

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Mais la crise est là et les affaires sont difficiles pour Gabriel Voisin qui va alors traverser une période noire dont il ne réussira jamais réellement à se remettre.

De la compétition aux records


Pendant toute cette première décennie que l’on peut considérer comme favorable pour le constructeur d’Issy Les Moulineaux, la course va jouer un rôle non-négligeable même si elle fut de courte durée.
Dès 1920, conscient que la compétition est importante pour la promotion de sa marque, on retrouve des Voisin engagées dans de nombreuses épreuves.
En 1922 au GP de l’ACF à Strasbourg, en catégorie, «tourisme », deux C3 prennent les deux premières places de la course. C’est un premier succès remarqué par le public.

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En 1923, son ambition est bien plus grande. Pour cette même épreuve devant se dérouler à Tours, il décide de s’aligner dans l’épreuve de vitesse, là où la concurrence est la plus féroce avec, entre autres des Bugatti, Delage ou Sunbeam engagées. Pour mettre toutes ses chances de son côté, Gabriel Voisin va produire une voiture révolutionnaire pour l’époque la C6 dite Voisin Laboratoire. Equipée d’un 6 cylindre de 1992cc, c’est la première voiture monocoque produite.
On peut aussi y voir un accélérateur de circulation d’eau, sous la forme d’une petite hélice, placée à l’avant de la voiture qui se met en route au-delà de 50 km/h.

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Malheureusement, c’est un échec. Le manque de puissance du moteur sans soupapes ne permet pas à la C6 de rivaliser avec des voitures beaucoup plus puissantes. Sur les 4 voitures engagées, une seule termine, à la 5ème place loin de la Sunbeam de Segrave vainqueur de l’épreuve. On reverra la voiture à Monza, mais là aussi sans succès, toutes les voitures engagées abandonnent.
Gabriel Voisin décide de délaisser les épreuves sportives, les trouvant trop soumises aux aléas, pour se risquer dans le domaine des records. Et là, il ne va pas faire semblant.
C’est en 1925 que la première tentative a lieu sur le circuit de Montlhéry. Une voiture a été développée spécialement pour l’occasion. Elle est équipée d’un moteur de 4 litres de 118 chevaux. Conduite pas le trio Lefèbvre/ Marchand/ Julienne, ce n’est pas moins de 5 records qui sont battus au terme des deux sessions. 3 concernent la distance (500 km, 500 miles, 1000 km) et deux la durée (3hrs, 6hrs).

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Pour 1926, Gabriel Voisin, voyant les limites du 4 cylindres, décide de construire une voiture animée par un 6 cylindres. Malheureusement, il est forcé de constater que les résultats ne sont pas là, son moteur étant à peine plus puissant que le précédent.
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En 1927, il construit un nouveau moteur en accolant deux 4 cylindres. Le 8 cylindres de 7938cc dégage une puissance de plus de 200cv. Pour rester le plus léger possible, la boite de vitesse est supprimée ;
La voiture est performante et les résultats tombent. Ce ne sont pas moins de 8 records qui sont battus (5 distances, 3 durée).
1928 est une année sombre pour Voisin. En début d’année, un pneu éclate lors d’une tentative de record. Le pilote est grièvement blessé et la voiture complètement détruite.
Cette tragédie refroidit quelque peu les ardeurs de la marque et il faut attendre 1929 pour retrouver une Voisin en quête de nouveaux records.
Cette fois-ci, c’est un 12 cylindres qui motorise la nouvelle voiture. Deux blocs 6 cylindres ont été montés sur un carter commun. La cylindrée atteinte est de 11660cc avec une puissance de près de 250cv. La voiture a été surbaissée au maximum et tout est réuni pour une nouvelle série de records sur l’anneau de Montlhéry.
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C’est ce qui est fait à compter du 16 septembre. La voiture ne s’arrêtera que le 25/09 après avoir battu 20 records du monde (10 en km, 10 en durée), ne manquant celui des 40000 km que par la faute du rayonnage d’une roue entraînant un léger accident heureusement sans gravité pour le pilote. La voiture aura ainsi parcouru en continu 31965 km en 10 jours.
C’est en 1930 que Gabriel Voisin fera tourner pour une dernière fois une de ses voitures sur l’autodrome de Montlhéry. Ce n’est pas une voiture élaborée spécialement pour les tentatives de records qui roulera sur l’anneau, mais une auto de série équipée d’un 12 cylindres de 4,8L. Quelques aménagements ont été faits, notamment, la malle arrière remplacée par deux réservoirs tout comme le retrait des ailes.

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Cette tentative est de nouveau couronnée de succès. En 17 jours, la voiture parcourt 48901 km à une moyenne approchant les 120km/h. Gabriel Voisin peut pavoiser, il a atteint son objectif et peut désormais retourner à son usine et travailler sur les Voisin de demain.

Le lent déclin de la marque

Malgré les retombées positives liées à sa réussite dans le domaine des records, Gabriel Voisin doit faire face à de graves difficultés financières. Ses voitures sont à un niveau de prix tel qu’elles ne peuvent être achetées que par une infime partie de la population. Certes, des stars de l’époque sont de fidèles clients comme Rudolph Valentino ou Maurice Chevalier, mais cela ne suffit pas à remplir son usine, d’autant moins que la crise financière de 29 vient frapper l’économie française de plein fouet. Cumulé à l’incendie de son outil de production, Gabriel Voisin est tenu de laisser la main sur ses affaires à un groupe de financiers.
L’ingénieur continue cependant à renouveler sa gamme et entre 1930 et 1933 sortent quelques autos remarquables comme les C20 ou C22 certainement deux des plus belles autos produites à cette époque.

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La marque ne peut échapper à la mise en faillite en 1932, le groupe belge d’actionnaires ne pouvant honorer les paiements des actions achetées quelques années plus tôt.
Après une dure bataille judiciaire, Gabriel Voisin réussit à récupérer son usine, la Banque nationale de crédit devenant propriétaire de 45% du capital.

L’ingénieur a parfaitement conscience qu’un renouvellement de gamme s’impose. La concurrence est vive et des marques comme Bugatti, Delage ou Delahaye proposent des autos performantes qui présentent des carrosseries où l’aérodynamique a pris une importance capitale.
C’est ainsi qu’apparaît en 1934 la C25. Basée sur le châssis de la C24 augmenté de 25cm, elle présente une silhouette basse profilée. Elle fait beaucoup parler d’elle, notamment le dessin de sa ligne et ses quelques particularités comme le toit coulissant à l’aide d’un petit moteur ou ses options comme les hublots qui permettent à la lumière de rentrer dans l’habitacle.
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Niveau motorisation, c’est le calme plat, tout étant emprunté à la C24.
Mais c’est le prix qui rebute le plus les acheteurs potentiels. À près de 90000frs, elles est 30000 à 40000frs plus chère que la concurrence.
Malgré toutes ses qualités, la C25 Aérodyne est un échec et seulement une trentaine d’exemplaires de la C25 toute versions confondues sont vendues.
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Sur la base de la C25, Gabriel Voisin lance la C27. 2 voitures sont produites. Un premier châssis est livré au carrossier Figoni&Falashi qui l’habille d’une carrosserie sport style cabriolet pour le Shah de Perse.
Un deuxième châssis est carrossé par l’usine sous forme d’un coupé. Longtemps perdu de vue, il a depuis été magnifiquement restauré.
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La C28 sort en 1935. Le moteur, un 6 cylindres de 3,3l est nouveau même si toujours sans soupapes et, pour la première fois, les freins sont à système hydraulique.
Les châssis sont proposés sous forme de berline appelée Clairière, mais peuvent aussi être habillés par un carrossier sous forme de cabriolet comme sur cet exemplaire unique réalisé par Saliot.
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Mais la C28 qui fait parler le plus d’elle et dont Gabriel Voisin est le plus fier est certainement l’Aérosport. Il considère d’ailleurs que c’est la première voiture au monde présentant une ligne ponton, ce qui lui sera contesté. Sa ligne est remarquable et elle fait encore aujourd’hui son effet. Propriété d’Antoine Menier dirigeant des chocolats du même nom, il n’hésitera pas à l’engager dans quelques compétitions.
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Mais ce n’est pas suffisant pour espérer un redressement de l’entreprise. Les ventes continuent à s’effondrer et les financiers prennent totalement le contrôle de l’entreprise.
Gabriel Voisin travaille bien sur la future C30 sans doute sans enthousiasme, alors qu’il doit accepter que ses fameux moteurs sans soupapes soient remplacés par un moteur 6 cylindres de 3560cc conventionnel à soupapes latérales emprunté à la marque américaine Graham-Paige. Deux carrosseries sont proposées, une berline et un cabriolet dû à Dubos.

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Une soixantaine de C30 sera produite, pas suffisant pour sauver l’usine et l’empêcher de cesser toute production automobile à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Gabriel Voisin retourne alors à son statut d’ingénieur et se lance dans différents projets dont celui d’une petite voiture bon marché, persuadé qu’à la sortie de la guerre la population plébiscitera un tel véhicule. Le Biscooster est présenté en 1950, animé d’un petit moteur de 125cc d’origine Gnome et Rhône. Mais le lancement en production ne se fait pas.
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C’est quelques années plus tard en Espagne que le projet rebondit. En 1953, le Biscuter, version espagnole du Biscooter, est lancé. Il obtiendra un honorable succès commercial puisque produit à plus de 10 000 exemplaires.

Gabriel Voisin s’éteint en 1973 à Ozenay, là où il s’était retiré. Pour beaucoup, il reste une des plus brillantes personnalités de l’entre-deux-guerres. Personnage charismatique, parfois controversé, ami du tout Paris, il a laissé une trace indélébile dans l’histoire de l’automobile française et fait partie des grands ingénieurs qui ont, par leur vision, marqué à jamais les esprits.


Source photos. UltimateCarpage, Bonhams, René Bellu, Pinterest, MC
À consulter sans modération le beau site consacré aux Voisin : www.automobiles-voisin.fr