Jo Siffert

Jo Siffert : quand une nation s’identifie à un pilote.

Jo SiffertIl existe des pilotes qui ont su faire la quasi-unanimité autour de leur personne, voire même, être si populaire qu’un pays entier s’identifie totalement à lui et le porte au rang d’icône de la nation. Jo Siffert fut un de ceux-là et presque 50 ans après sa mort, rien n’a changé en Helvétie.

Une jeunesse difficile avant des débuts sur deux roues.

Joseph Siffert naît en juillet 1936 à Fribourg. De sa naissance, il gardera quelques séquelles malgré plusieurs opérations dont notamment une jambe plus courte que l’autre. La guerre éclate avec les manques en tous genres qu’elle provoque. Cela le marquera toute sa vie et ne fera qu’exacerber chez lui sa volonté de s’en sortir et de gagner et lui forgera un esprit combatif qu’il gardera toute sa carrière.

Employé dans un garage automobile, il essaie de mettre un maximum d’argent de côté pour pouvoir un jour se lancer dans la compétition automobile. En effet, il a assisté avec son père au GP de Berne 1948 et c’est là que le déclic s’est produit. Il a décidé que son objectif principal serait de se retrouver un jour derrière un volant au départ d’un Grand Prix. Seulement, cela nécessite des moyens financiers que sa famille ne peut lui donner et que lui, malgré son travail, ne peut assurer.

Jo Siffert AJS 350 C’est donc vers la moto que le jeune Suisse se tourne, histoire de faire vivre sa passion pour tout ce qui roule et, surtout, en pensant que cela peut lui servir de tremplin vers un passage sur 4 roues.

Il court d’abord sur une petite Gilera 125 avant d’acheter une AJS 350 avec laquelle il fait sa première sortie internationale au Norisring. Il ne termine pas la course, victime de son enthousiasme, mais a impressionné toutes les personnes présentes, luttant au coude-à-coude avec les pilotes usines. En parallèle, il commence une carrière de « singe » sur le side-car d’Edgar Strub. Ensemble, ils se font un nom dans le milieu et terminent 3ème au championnat du monde, remportant plusieurs épreuves.

JO Siffert Side carSur une Norton 350, il remporte le titre de champion de Suisse de sa catégorie et semble promis à un bel avenir en championnat du monde. C’est sans compter sur la détermination de Siffert qui, grâce à ses nombreux gains accumulés en moto et side-car, décide de revenir à son objectif premier : la compétition automobile.

La Formule Junior pour commencer.

Jo Siffert StanguelliniC’est au volant d’une Stanguellini qu’il commence à participer à quelques courses de côte. La Formule Junior lui permet plus de se familiariser avec la compétition et de faire ses premières armes que de réellement briller. Son garage et son commerce de ventes de voitures marchant bien, il économise suffisamment pour s’acheter une Lotus 18 puis une Lotus 20 avec lesquelles il participe au « championnat » d’Europe de Formule Junior. C’est une véritable réussite. Face à une concurrence d’un haut niveau, il remporte plusieurs courses sur les circuits de Cesenatico, Teramo, Enna entre autres et finit en tête au classement final, remportant le Trophée Mondial Junior à égalité avec Tony Maggs.

Jo Siffert Lotus 22Pour la saison 62, c’est sur une Lotus 22 que Seppi - ses fans l’appellent par ce diminutif - décide de défendre son trophée. Il gagne de nouveau à Cesenatico, Vienne, Berlin, mais laisse le titre à Peter Arundell. 62 reste une année importante pour le Suisse, car on le voit pour la première fois s’aligner en Formule 1. D’abord, c’est avec sa Lotus 22, sur laquelle un moteur 1500 a été greffé, qu’il s’aligne hors championnat au GP de Bruxelles. Il obtient une belle 6e place sous une pluie battante. Mais c’est surtout à Spa, au GP de Belgique, qu’il fait ses « vrais » débuts dans la catégorie reine. Il se classe au final à une honorable 10e place.

C’est cependant une année difficile pour Siffert qui court désormais sous les couleurs de la Scuderia Filipinetti ce qui lui enlève ses soucis financiers. Mais il se sent à l’étroit et a du mal à supporter les directives de son employeur. Il réussit à trouver un accord avec ce dernier qui lui permet de courir sous sa propre organisation. En contrepartie du financement que continue à lui apporter Filipinetti, il courra sous les couleurs de celui-ci.

Sa saison sera marquée par quelques hauts faits comme sa 2e place à Imola derrière Jim Clark. Mieux, hors championnat, il remporte le GP de Syracuse quelques jours plus tard.

Le Suisse en profite aussi, quand il n’est pas dans son monoplace, pour courir en catégorie Sport. On le trouve au 500km de Spa au volant d’une Ferrari 250GTO où il termine 3ème.

En désaccord profond avec Filipinetti, Seppi décide de retrouver son indépendance de façon à pouvoir courir là où il le souhaite sans avoir de comptes à rendre. Il crée alors le Siffert Racing Team en compagnie de ses deux mécaniciens Heini Mader et Jean-Pierre Oberson.

Jo Siffert Au Nürburgring, il marque ses premiers points au championnat du monde de Formule 1 en terminant 4ème sur Brabham à moteur BRM avant de décrocher son premier podium au GP des Etats-Unis sur le circuit de Watkins Glen. Prémisse de la prochaine saison, c’est avec l’aide de Rob Walker que le Suisse a pu courir les deux derniers GP.


Jo Siffert Formule 1
C’est au GP de la Méditerranée sur le circuit d’ Enna-Pergusa qu’il obtient sa plus belle victoire de l’année en dominant Jim Clark après une course époustouflante, menant l’épreuve du début à la fin. À partir de cet exploit, Siffert devient l’idole de tout un peuple, statut qu’il conservera jusqu’à sa disparition.
À la fin de la saison, il termine 10e au Championnat pilote avec 7 points et reçoit le trophée récompensant le meilleur pilote indépendant.

Pour 1965, c’est avec Rob Walker que le Suisse s’est engagé. Malheureusement, il est victime d’un accident à Goodwood qui perturbe son début de saison. A peine remis, il s’aligne au GP de Monaco qu’il termine 6ème après avoir souffert de ses blessures pendant toute la course.


Jo Siffert Goodwood
Une autre 6e place au GP de France et une 4ème au dernier GP de la saison au Mexique lui permettent de terminer 11e au championnat à égalité avec Denny Hulme.
C’est hors championnat et toujours sur le circuit d’Enna-Pergusa qu’il signe sa plus belle victoire en devançant à nouveau Jim Clark sur la ligne d’arrivée.

Pour la première fois, Siffert participe aux 24 Heures du Mans au volant d’une Maserati Tipo 65. Il doit abandonner sur accident en ayant parcouru 3 tours. Difficile début dans une épreuve qui ne lui portera jamais chance.


Jo Siffert Maserati Tipo 65
1966 s’avère une saison à oublier en monoplace. Sur une Cooper-Maserati absolument pas compétitive, Siffert devra attendre la fin de la saison et Watkins Glen pour marquer ses seuls 3 points au championnat pilotes.


Jo Siffert Cooper maserati
Heureusement pour le moral, si la saison en F1 est à oublier, ses résultats en Sport Proto attirent les regards. Après avoir terminé 6ème aux 12 hrs de Sebring et 5ème aux 1000km de Monza, Porsche lui propose un baquet de 906 pour la course mancelle. Associé à Davis, ils terminent à une belle 4e place.


Jo Siffert porsche 906
En finissant 2e quelques semaines plus tard à Zeltweg, il convainc Porsche de lui proposer un contrat pour l’année suivante. Ce sera le début d’une belle aventure pour Siffert.

Les années Porsche

En 1967, c’est sur une 910 qu’il va courir l’essentiel de la saison. Si aucune victoire ne vient s’ajouter à son palmarès, il termine sur le podium ou pas loin lors de la plupart de ses courses, ses meilleurs résultats étant une 2e place à Spa et une 3ème à Brands Hatch. Au Mans, c’est sur une 907 que Siffert termine 5e associé à Hans Hermann.


Jo Siffert porsche 907
Heureusement que les résultats avec Porsche sont bons, car en F1, la saison ne fait que confirmer la précédente. La Cooper Maserati n’est toujours pas performante. Il lui reste à espérer que la nouvelle Lotus 49 commandée à Chapman lui apportera plus de satisfactions pour l’année qui arrive.

1968 sera pour Siffert la première de trois années fantastiques. Particulièrement en Sport Prototype où il va cumuler les victoires.
Sur sa 907, il débute l’année en fanfare en gagnant coup sur coup les 24hrs de Daytona et les 12hrs de Sebring. Il remet ça au Nürburging et à Zeltweg, cette fois-ci sur une 908.
Il n’y a qu’au 24hrs du Mans que le podium se refuse à lui. Après avoir réalisé le meilleur temps aux essais, il doit renoncer au bout de 59 tours pour un problème d’embrayage sur sa 908.


Jo Siffert porsche 908
En monoplace, il faudra attendre l’arrivée de la Lotus 49B pour voir enfin la victoire sourire au Suisse dans une manche du championnat du monde. C’est au GP d’Angleterre sur le circuit de Brands Hatch qu’il réalise son exploit. Après une lutte au couteau avec les Lotus de Hill et Oliver, mais surtout avec la Ferrari de Chris Amon, il finit par l’emporter in extremis, les pneus de sa voiture à l’agonie.
En fin d’année, c’est à la 7e place qu’il pointe au championnat pilotes. Il est le premier suisse à avoir gagné une manche du championnat du monde de Formule 1 et cela ne fait que renforcer la popularité du pilote dans son pays.


Jo Siffert Lotus 49B
1969 sera, en Sport Prototypes, l’année Jo Siffert. En effet, associé à Brian Redman, il gagne 6 courses du championnat sur 10, terminant en tête à Brands Hatch, Monza, Spa, Watkins Glen, Zeltweg et au Nürburgring permettant à Porsche de remporter son premier titre de champion du monde des constructeurs.
Le Suisse se risque aussi en Can Am où, sur 908 puis 917 PA, il termine 4ème au classement final avec quelques belles performances dans un championnat dominé par les McLaren.


Jo Siffert
En Formule 1, même si aucune victoire ne s’ajoute à son palmarès, il est 9e au classement pilote avec, notamment, une 2e place en Hollande et une 3ème à Monaco.

Changement radical en 1970 pour Siffert qui quitte Rob Walker pour s’engager avec une nouvelle équipe, March. Mais ce sera une année, frustrant pour lui. Il ne marque aucun point, victime tout au long de la saison de pannes ou accidents.

Jo SiffertHeureusement, il reste l’endurance. C’est dans l’équipe de John Wyer qu’il va continuer à défendre les couleurs de Porsche. En effet, l’usine, après sa victoire dans le championnat 69, a décidé de laisser à l’anglais la lourde tâche de représenter la marque en Sport Prototypes et Siffert se retrouve derrière le volant des 908 ou le plus souvent 917 aux couleurs du J.W.A E.
Les résultats demeurent au niveau attendu puisqu’il gagne la Targa Florio sur 908 et les 1000km de Spa, et 1000km de Zeltweg sur la nouvelle 917. Ajouté à des places sur le podium à Daytona, Watkins Glen, Jarama ou Kyalami il permet à Porsche, par Wyer interposé, de coiffer une 2e couronne.


Jo Siffert
Insatiable, Siffert continue à courir en Formule 2 quand son emploi du temps le permet. Avec sa BMW, il s’impose à Rouen et termine second à Enna.
1970 sera également l’occasion pour lui de participer au tournage du film de Steve McQueen, Le Mans. Il fournira à la production bon nombre des voitures figurant au générique.


Jo Siffert
Pour 1971, c’est dans une nouvelle équipe que le Suisse aborde la saison de Formule 1 puisqu’il a signé chez BRM. La BRM P160 semble avoir un vrai potentiel ce qui finit par le convaincre de rejoindre l’équipe après son année catastrophique chez March. Si les premiers GP le laissent sur sa faim, il rentre dans les points en Hollande et en France. C’est au GP d’Autriche sur le circuit de Zeltweg qu’il va marquer un grand coup. En effet, c’est le
week-end parfait puisqu’il gagne la course devant Emerson Fititpaldi après avoir réalisé le pôle position et empoché le record du tour.


Jo Siffert BMR P160
Ses deux autres podiums à Watkins Glen et Monaco lui permettent de terminer à une belle 5e place au championnat.
En endurance, les résultats sont un peu en retrait comparé aux années précédentes. C’est avec un nouvel équipier, Derek Bell, qu’il commence la saison à Bueno Aires de la meilleure des façons qu’il soit puisqu’ils gagnent au volant d’une 917.


Jo Siffert porsche 917
Le reste sera moins heureux puisque la victoire fuira les deux pilotes. Ils terminent 2e à Monza, Spa, Watkins Glen et au Nürburgring.
Ces résultats ajoutés à ceux obtenus par la deuxième voiture du team Wyer pilotée par Pedro Rodriguez, vainqueur à quatre reprises, permettent au J.W.A E de remporter un deuxième titre.
Il continue aussi sa carrière en CAN-AM où avec sa 917/10, il cumule les podiums et les bons résultats ce qui lui permet de terminer 4ème au championnat.


Jo Siffert porsche 917/10

Une fin tragique

La saison doit se terminer en novembre en Afrique du Sud par les 9hrs de Kyalami qu’il doit courir sur sa Porsche habituelle. Mais avant, il doit prendre part à la Victory Race qui se déroule à Brands Hatch et qui est organisée hors championnat pour fêter le 2e titre de Jacky Stewart. La plupart de ses concurrents habituels sont là et c’est pour Siffert une occasion de plus de piloter et de montrer qu’il fait partie des plus rapides du plateau.
D’ailleurs, il réalise le meilleur temps des essais et place sa BRM Yardley sur la première ligne au côté de Peter Gethin et devant Fittipaldi, Peterson et Stewart. Après un départ
manqué et une touchette avec la voiture de Peterson, il se retrouve en 10e position à la fin du premier tour et commence alors une remontée qui le voit s’installer à la 4e place au bout du 14e tour.
C’est alors que deux tours plus tard l’accident se produit. La BRM, peut-être victime d’une crevaison lente, échappe à son pilote et heurte plusieurs fois le talus avant de finir par exploser sur le bord de la piste. Les commissaires présents mettent du temps avant d’intervenir, des extincteurs étant notamment inopérants, et le pilote suisse meurt asphyxié.

C’est un véritable drame national que vit la Suisse avec le décès de celui qui était devenu en quelques années le symbole de toute une nation et qui bénéficiait auprès de ses compatriotes d’une stature pas souvent égalée depuis.
Quelques jours plus tard, ce sont près de 50 000 personnes qui assistent à son enterrement dans sa petite ville de Fribourg.
Encore aujourd’hui, tous les 24 octobre, à 14hrs18, un groupe de supporters se retrouvent sur la tombe de Jo Siffert pour se recueillir.
Il reste un des plus grands pilotes ayant couru en endurance. Le nombre de victoires obtenues dans cette discipline est impressionnant et seule l’épreuve des 24hrs du Mans manque à son palmarès.
Jo Siffert
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