""

Lister : Quand le coup de foudre devient éclair de génie - Partie 4

La Première Lister Jaguar

 

 

Une idée, des doutes...

Après de multiples essais florissants aux résultats plus qu’honorables, Lister allait passer en 1956 le plus grand cap de son histoire : celui de concevoir une auto animée par l’un des plus beaux six cylindres jamais construits, le six cylindres XK. Sans doute connaissez-vous la Lister “Knobbly” ou la “Costin” qui naîtront de cette association en 1958 puis 1959. Pourtant l’histoire débuta tout autrement. L’idée, Brian Lister la doit à un client ambitieux, Norman Hillwood.

Hillwood était autant connu pour son habileté au volant que pour ses autos “spéciales”. Ce pilote habitué des courses de club et bricoleur - proche d’un certain point de vue de la philosophie de Brian Lister - passa commande à la mi-saison 1956 d’un châssis de Lister-Bristol. Son intention ? Y flanquer un moteur plus distingué, à savoir un six cylindres 3.4 litres XK de Type C. Pour l’habiller, il fit confiance à Maurice Gomm, un autre protagoniste bien connu des compétitions anglo-saxonnes pour ses carrosseries spéciales. Lister prit en charge l’aménagement nécessaire à l’installation du bloc Jaguar dans le petit châssis, malgré les réserves émises par Brian lui-même quant aux capacités du châssis à supporter un tel moteur - bien plus lourd que les blocs pour lesquels il fut originellement conçu. Ainsi naquit la toute première Lister-Jaguar, immatriculée 673 LMK, dotée de freins à disque. Bien qu’elle fut aisément pilotée à tous les meetings de la saison 1957 par Hillwood, avec une fiabilité ennuyante - terme utilisé par la suite dans l’annonce de vente de l’auto - avec un succès limité, un homme parvint à convaincre Brian Lister de faire une seconde Lister-Jaguar sur le même principe. C’est Brian Turle, responsable de la compétition chez Shell-Mex BP, qui souffla à Lister l’idée d’imiter Hillwood. Ce dernier était persuadé qu’un moteur Jaguar, combiné aux châssis manufacturés Lister, donnerait naissance à de sensationnelles autos, compétitives internationalement. Turle avait aussi un intérêt à voir Brian Lister concevoir une telle auto à ce moment précis de la saison. Jaguar venait tout juste d’annoncer le retrait de son équipe - sponsorisée par Shell - qui perdait de facto sa dernière source de visibilité au plus haut niveau du sport automobile, contrairement à Esso, toujours en haut de l’affiche avec Aston Martin et l’Ecurie Ecosse. Une belle option pour Shell. Lister, réticent, n’acceptera pas tout de suite l’idée.

 

 

La première Lister-Jaguar “usine”

Dans le sport automobile, l’histoire prouve qu’il n’est jamais bon de camper sur ses positions. Au même titre qu’ Enzo Ferrari - quelques années plus tard - reviendra sur son sacro-saint moteur avant pour placer ses chevaux derrière la charrue, Brian Lister allait lui aussi revenir sur ses positions. La Type D, taillée de A à Z pour les 24 Heures du Mans, commençait à fléchir et à vieillir, elle laissait derrière elle un bon paquet de clients privés en attente de développement pour leurs machines. Un marché - et une opportunité économique - étaient donc bien présents. Une chance pour Lister qui, après le flop du moteur Maserati fin 1956, se devait de concevoir une auto fiable, compétitive, et au potentiel commercial certain. Lister fit donc l’acquisition d’un bloc 3.4 Type D pour une bouchée de pain, d’ailleurs bien moins cher que l’ennuyeux bloc Maserati à la fiabilité hasardeuse. S’attelant à la conception de la toute première Lister-Jaguar “usine”, Brian Lister était loin de s’imaginer à quel point ce qu’il avait entre les mains dépasserait ses rêves les plus fous. Reprenant l’identité BHL 2 et l’immatriculation MVE 303, elle allait devoir en assumer le palmarès. Habillée d’une élégante robe directement inspirée de la MG EX 179 et fabriquée par Wakefields, Brian Lister pensa la Lister-Jaguar dans le même style que la précédente Lister-Maserati. Caractérisée par une surface avant très basse, très courte, au volume très fluide, la Lister-Jaguar allait faire office de transition entre la production précédente et la future. Le châssis fut construit dans les règles de l’art, suivant la pure tradition Lister. Techniquement, ce dernier reprenait les bases du châssis Lister-Bristol, évidemment adapté au poids du bloc acier Jaguar. The Autocar, célèbre revue de sport automobile examina l’auto en 1957, relevant la brillante conception et le savant assemblage du châssis, d’une précision chirurgicale. Le moteur fut fixé tel qu’il l’était dans les Jaguar de série, à savoir par trois points : à l’avant, fixé via des prises de part et d’autre du bloc (permettant de revoyer le poids sur les tubes latéraux du châssis) tandis qu’à l’arrière du bloc, la boîte de vitesse prenait appui sur l’un des tubes perpendiculaires situés au centre du châssis. De cette manière, le poids du moteur était réparti également sur l’ensemble du châssis. La suspension, les trains roulants et la direction reprennaient les mêmes éléments que les précédentes Lister-Bristol, avec à l’arrière un essieu De Dion relativement sophistiqué. Ce dernier possédait l’avantage non négligeable de permettre au différentiel d’être monté sur le châssis et donc de ne pas bouger avec les suspensions, réduisant ainsi le poids non suspendu. Pour simplifier, ce système, allié aux suspensions indépendantes, augmentait considérablement la tenue de route sans solliciter davantage les suspensions. Enfin, Brian renonça à utiliser les freins à disques Dunlop de la Type D (le set coûtait près de 1.500 £, une somme considérable à l’époque) et se tourna vers des freins moins sophistiqués, à savoir des Girling issus des Triumph TR3. 

 

 

Le moteur utilisé était exactement le même que celui que l’on pouvait trouver dans les Type D privées de 1955, monté en Weber 45 DCO3, suppléé par deux pompes à essence électriques SU, en carter sec. Autrement dit, la Lister-Jaguar sortait 250 ch, soit près de 100 de plus que le moteur Bristol. Imaginez un peu. Le bloc Jaguar, développé pour l’endurance, pouvait en plus être retravaillé pour tirer plus de puissance en vue des courses plus courtes, le tout sans même en affecter la fiabilité. Don Moore, qui s’occupait toujours de la préparation des moteurs, ajouta également sa touche personnelle, permettant de tirer cinq à sept chevaux de plus. Toujours aussi malin, Brian et ses acolytes pensèrent à incliner légèrement le moteur, rehaussant ainsi les trompettes des carburateurs et permettant d’abaisser davantage la ligne du capot. La boîte et le radiateur étaient toutes deux des pièces présentes sur les Type D. Restait à rendre l’auto conforme à la réglementation. Cette dernière stipulant la nécessité et la présence de feux et avertissements sonores, Biran et Dick interprétèrent le règlement, sans tricher, à la manière d’un grand constructeur. Après tout, il n’y a pas de secret. Les feux étaient de la plus petite taille possible, et le klaxon… était digne d’un jouet de farces et attrapes. Malgré tout, l’auto passa les vérifications techniques sans soucis pour sa première course, équipée des roues Dunlop en magnésium de sa demi-sœur. Finalement, tous ces efforts ont permis de gagner près de 110 kilos par rapport à la Type D. Ajoutant à cela la puissance et l’utilisation de l’essieu DeDion, la Lister-Jaguar surpassait la Type D, lui conférant - accessoirement - une traction exceptionnelle en sortie de virage.

Un succès immédiat 

La Lister fit sa première apparition en compétition sur le circuit de Snetterton - à domicile. Emmenée par l’inévitable Archie Scott-Brown, MVE 303 domina sans soucis la course, avant que l’embrayage ne prive la Lister d’une première victoire promise. Cette dernière fut remportée par Dick Potheroe, père de la très célèbre série des Type E “CUT 7” - brillant metteur au point et excellent pilote - au volant de sa Tojeiro-Jaguar. Archie empocha tout de même un honorable meilleur temps en course, validant le potentiel de l’auto. Malgré cet échec frustrant, la performance était au rendez-vous et promettait beaucoup. Motivée, l’équipe de Cambridge se rendit à Oulton Park pour le très réputé British Empire Trophy de 1957. Face à une armada de Jaguar Type D, et quelques Aston Martin 2.5 litres usines, la Lister va définitivement donner raison à ses concepteurs, et effacer les doutes de Brian. Dans un exercice de style ahurissant, le brillant Archie Scott-Brown va exploser la concurrence, à savoir Roy Salvadori dans son Aston Martin DBR1, Noël Cunningham-Reid et Graham Whitehead à bord de leurs DB3S, Dick Protheroe ou encore Duncan Hamilton respectivement sur Tojeiro Jaguar et HWM Jaguar. Archie Scott Brown offre l’un des plus beaux succès de l’histoire de Lister, l’un des plus importants aussi puisqu’il va dicter la direction que prendra Lister dans les prochaines années. Mieux encore, ce succès immense au nez et à la barbe des grands constructeurs ne sera qu’un parmi tant d’autres. Archie Scott-Brown passe le drapeau à damier avec dix secondes d’avance sur la toute nouvelle Aston Martin de Roy Salvadori. Ce succès dessine le début d’une saison à la saveur particulière, celle d’avoir réellement franchi un cap. Lister et Archie vont enchaîner sur le tracé très rapide de Goodwood dans le prestigieux Sussex Trophy. Archie Scott-Brown assomme ses rivaux en terminant devant Roy Salvadori, une nouvelle fois relégué à dix secondes. Derrière, ni Tony Brooks ni Duncan Hamilton ne parviendront à rattraper le lièvre. Archie s’offrira même le luxe de signer un nouveau record du tour pour une voiture de sport. La Lister-Jaguar et Archie Scott-Brown seront inarrêtables. D’autres succès sont décrochés à Snetterton, Crystal Palace, Aintree, Brands-Hatch et Goodwood. La Lister-Jaguar ne ratera aucune occasion de marquer les esprits en cette année 1957.

 

 

L’une des marquantes victoires fut sans aucun doute celle d’Aintree, puisque la course se déroula sous la réglementation de l’annexe C du Code Sportif International. Ce dernier stipulait la présence de phares et d’un pare-brise, ce que la Litster ne possédait pas. Brian et son équipe bricolèrent rapidement et simplement de quoi homologuer l’auto : deux phares, certainement récupérés sur la première auto qu’ils trouvèrent sur le parking, ainsi qu’un pare-brise improvisé qui ne semblait - à vu d’oeil - qu’être esthétique. Ce rafistolage, altérant au passage l’aérodynamisme de l’auto, fut toutefois bien compensé par l’installation du tout nouveau bloc Jaguar 3.8 litres, affichant 290 ch avant même que Don Moore y applique sa touche personnelle. Ce moteur arriva à point nommé, puisque Aston Martin venait de sortir sa toute nouvelle arme, le bloc 3.7 litres en aluminium. Logiquement, tout le monde condamna la Lister-Jaguar avant même le départ de la course, estimant qu’elle serait complètement dépassée par les Aston Martin usines. Évidemment, ils avaient tort. La météo catastrophique ce jour-là, digne des standards anglo-saxons, fut le principal allié d’Archie Scott-Brown et son pare-brise improvisé qui fut - à la surprise générale - d’une grande utilité ! Il termina une énième fois devant son rival Roy Salvadori, se partageant tous deux le meilleur tour en course. Une seule fois. Une seule et unique fois, les Aston Martin usines parvinrent à battre la diabolique Lister-Jaguar, à Silverstone, durant le Daily Express International Trophy.

 

 

Ce succès à Aintree illustre à merveille la capacité d’adaptation de Lister, au même titre que leur habileté à bricoler et à gagner en toute condition. La merveilleuse saison 1957, éprouvante à tous points de vue - pour l’équipe, le pilote et l’auto - venait d’élever Lister au rang de véritable constructeur compétitif, au palmarès grandissant. La petite firme venait de donner une belle leçon à Aston Martin et leurs moyens colossaux. A posteriori, il est difficile d’imaginer que quiconque eut pu douter de l’idée de génie du bloc Jaguar dans une Lister. Mais il est toujours plus aisé de parler après coup, n’est-ce pas ? Quoiqu’il en soit, le succès total de la première Lister-Jaguar allait en appeler bien d'autres. Le petit constructeur venait de se forger une solide réputation, tout en redorant le blason de Jaguar. Peu de gens peuvent se targuer de cela. Par dessus tout, le plus beau resterait sans doute les victoires d’Archie Scott-Brown, celles d’un brillant pilote aux capacités diminuées par son handicap, devant une horde de légendes. Pour autant, les deux hommes, non rassasiés, rempileront pour une année de plus, avec une toute nouvelle auto et toujours plus de succès, avec celle que l’on surnomma “Knobbly”...

 

 

Crédits Photos : Lister-Jaguar, Brian Lister and the cars from Cambridge - Paul Skilleter